‹ L'Espagne: moeurs et paysages, histoire et monuments. Orne de seize gravuresChapitre 69 sur 159 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

térieures dont nous ng sentons pas le besoin, et qui parmi nous sembleraient une exagération, une affectation ridicule. D'ailleurs nous nous imposons une réserve extrême, et qui souvent nous gêne, dans Texpression de nos sentiments religieux. Le pharisaïsme protestant et voltairien, dont nous avons subi la pression , refoule dans nos cœurs les émotions pieuses ; il est convenu tacitement, pour ainsi dire, qu'elles ne sont pas de mise en public. Mais les Espagnols, qui ont conservé jusqu'ici toute la fierté du caractère chrétien et leur entière liberté , ne font pas ces calculs peu honorables , et ils se laissent aller à l'expansion naïve de la foi, de la confiance et de l'amour. Ils sont vrais, sincères comme leurs peintures et leurs statues , dont nous analysions naguère le réahsme.

€ Ce n'est pour n'avoir tenu aucun compte de ces raisons qu'on s'est scandalisé de certaines démonstrations de la piété espagnole, surtout envers la Vierge. Les protestants, qui refusent d'honorer Marie, que Dieu a tant honorée; les Anglais, qui dans votre chambre des lords se prosternent, selon le cérémonial officiel, devant le trône vide de la reine; tous ces hommes auxquels nous avons donné le sobriquet de libres penseurs , et qu'on voit arriver à la file , comme des oies, passez-moi l'expression, là où il y a une canne de Voltaire pu une perruque de Franklin , tous se récrient contre les processions, les images, les pèlerinages de la Vierge en Espagne. Arrière donc ces pharisiens et ces esprits étroits, qui ne comprennent ni l'Évangile ni la nature humaine !

« Ils s'imaginent, si toutefois ils ne profèrent pas

sciemment le mensonge, que ]e peuple espagnol sépare la Vierge de son fils, ou confond l'image de la Vierge avec la Vierge elle-même. S'en sont-ils assurés, ne fût-ce qu'auprès d'une pauvre vieille ? Pas le moins du monde.

€ Pour moi, une des choses qui me font aimer et estimer l'Espagne, c'est la vivacité de son culte pour la Mère de Dieu : c'est une de ses gloires , et un gage de son avenir. L'Espagne a toujours cru et, plus qu'aucune autre nation , fait éclater sa croyance en l'immaculée conception; aucune dans les siècles passés n'a donné à Marie, honorée sous ce titre d'aussi grands témoignages de piété. Oui, j'aime dans ces villes d'Espagne, à Valence, par exemple, l'usage de saluer en entrant dans les maisons, dans les boutiques, toutes les personnes présentes par ces seuls mots : Ave y Maria! auxquels on répond : Sinpecado concebida, conçue sans péché. J'aime à voir dans les rues, au son de la cloche qui sonne l'angélus, tout le monde, piétons et cavaliers , se découvrir et prier. J'aime à entendre , dans le silence des nuits, la voix des serenos^ qui ajoutent une invocation à Marie au chant de l'heure et à l'annonce de l'état du ciel. J'aime ces doux noms, ces noms harmonieux qui s'enchaînent comme des perles au registre du baptême des filles espagnoles : Maria, Incarnacion, Assuncion, Carmen y Conception y Dolores (je dis noms harmonieux à la condition de faire sonner toutes les lettres selon la prononciation castillane) ; elles s'appellent encore du nom des images miraculeuses les plus vénérées dans leur patrie : Pilar, Africa, Soledad : Notre-Dame de la Solitude à Ma-

Page 1