‹ L'Espagne: moeurs et paysages, histoire et monuments. Orne de seize gravuresChapitre 7 sur 159 · TYPES BASQUES · texte numérisé non relu

TYPES BASQUES

livra au pillage , et commit des crimes et des atrocités que des ennemis barbares ne se seraient pas permis dans une place emportée d'assaut. Les généraux anglais ne mirent pas le moindre obstacle à des excès prémédités et autorisés pour l'anéantissement d'une ville que l'Angleterre voyait d'un mauvais œil à cause de son commerce et de son industrie, et parce qu'elle était en rapport avec les riches colonies espagnoles comme avec la France. Quinze cents familles se trouvèrent sans asile et sans pain, et le tiers succomba aux souffrances de la plus profonde misère, alors que l'Angleterre, alliée

de l'Espagne, s'applaudissait d'un forfait qui lui rapportait un peu d'or.

On le conçoit, je n'insistai pas sur un tel souvenir auprès de mon compagnon William ; mais tandis qu'il remarquait l'activité des usines qui animent les vallées basques , je ne pus m'empêcher de lui rappeler la stratégie singulière et suspecte suivie par Wellington, à l'époque où les Anglais s'étaient unis aux Espagnols pour repousser Napoléon de la Péninsule. A côté du drame horrible de Saint- Sébastien se placent, en effet, des scènes de ruine moins éclatantes, mais dues aux mêmes causes et ménagées par l'Angleterre en vue de tarir les sources de Tindustrie espagnole. Les Anglais voyaient-ils s'élever une fabrique , une manufacture de quelque importance sur les routes qu'ils parcouraient, ils la renversaient sous prétexte que les Français ne manqueraient pas de s'en emparer comme d'un point stratégique , et de s'y retrancher. Cet odieux système s'est révélé depuis à la loyauté des Espagnols, et ils apprécient généralement l'alliance anglaise comme elle le mérite.

Nous étions en plein pays basque, et la diUgence suivait le cours de l'Oria, dont les eaux font tourner des. roues sans nombre et retentir à chaque pas le marteau des usines.

Nous saluons Villafranca , postée en vedette sur une hauteur, qui a vu naître Urdaneta, ce moine trop oublié, ce marin vêtu du froc, auquel l'Espagne doit les Philippines , une des plus belles colonies du globe. Sur le soir, nous gravissions les pentes rapides du col des Salinas, où le sel blanchit le territoire, et des

couples de bœufs venaient en aide à l'attelage de la diligence. La malle -poste elle-même recourt à ces lents mais vigoureux auxiliaires. Nous arrivâmes ainsi au port d'Arlaban, point culminant de la chaîne des Pyrénées cantabriques, entre les deux provinces de Guipuzicoa et de l'Alava, qui forment, avec la Biscaye, le j>ays des Basques, Vascongados.

En Espagne, on donne le nom de port aux maisons de refuge établies sur le haut des montagnes, entre deux versants , ou à la partie supérieure d'un col que suit la grande route; il s'applique aussi, croyons-nous, aux anciens postes des douanes , sur les frontières des royaumes aujourd'hui réunis sous le sceptre de Castille,

A chaque instant nous rencontrions des gens du pays en costume national ; des paysans qui cheminaient avec leur inséparable compagnon, le magila, bâton de néflier, retenu au poignet par une tresse de cuir et garni au bout d'un anneau de fer plombé. Mais à peine si la vitesse des mules nous laissait le temps de les entrevoir, et c'est seulement à Vittoria, chef-lieu de la province d'Alava, qu'il nous fut possible d'étudier un peu cette race intéressante. C'était un jour de marché, circonstance toujours favorable aux observations du voyageur, parce qu'elle réunit au j>euple des villes celui des campagnes, et que les populations s'y montrent sans apprêt lorsqu'elles viennent y apporter les produits du pays.

En considérant ces descendants des anciens Cantabres, nous nous rappelions ce que l'histoire raconte de leurs ancêtres. Les Cantabres, laborieux, agiles et robustes, braves et passionnés pour l'indépendance.

ont pu être subjugués, mais jamais domptés, par les aigles romaines, qu'ils firent bien des fois reculer; les femmes partageaient leurs plus durs travaux et les servaient dans les combats, préférant souvent plonger le poignard dans le sein de leurs enfants à les laisser vivre sous le joug étranger. Quelque chose de cette fierté apparaît encore dans cette belle race. Les femmes du peuple et les villageoises , vêtues de la bayeta ou du jupon rayé et d'un corset de couleur, se distinguent surtout par leurs cheveux tressés en deux nattes, ornées de rubans et tombant sur les épaules. Les jeunes filles ont la tête nue ; mais les femmes mariées portent sur la tête un mouchoir de batiste ou de mousseline noire, dont les pointes retombent par derrière. Elles chaussent les abarcaSy ou sandales de cuir. Les hommes, en culotte de toile, en gilet rouge, en capote de drap, et coiffés du béret bleu ou rouge, ont, comme les femmes, un maintien remarquablement digne. Ce n'est pourtant pas que leur corps ne soit voué aux fatigues, qui donnent aux paysans de la plupart des provinces de France une allure si lourde et une physionomie si vulgaire ; car les Alavais travaillent beaucoup et cultivent les pentes les plus rapides jusqu'au sommet de leurs montagnes. Je regarderais comme une des causes qui contribuent à l'entretien des qualités physiques que je signale le jeu de paume, le jeu de boule, les danses primitives, zorzicos^ exécutées à pas vifs, quoique sans attitudes, au son du tambourin et de la chirola, ou flûte à trois trous. Ces exercices, éminemment populaires, en harmonie avec la simplicité des mœurs, sont très propres à maintenir la santé du corps et l'agilité de

ses mouvements, d'où vient en France le proverbe : « Courir et sauter comme un Basque. »

Le voisinage de la Nouvelle-Castille répand déjà dans le peuple Tusage du castillan ; mais nous y avons entendu aussi ridiome basque, cette langue étrange, sans analogie avec les dialectes modernes ni avec ceux de la Péninsule. Son originalité encore inexpliquée constitue un mystère historique, et en rend l'étude très difficile. Rien ne facilite, en effet, la connaissance des langues comme les ressemblances, les rapprochements, les points de comparaison, qui permettent d'aller du connu à l'inconnu, et de rattacher l'inconnu au connu : mais en vain sauriez-vous le grec, le latin, le français, l'allemand, l'anglais, l'espagnol, l'arabe, autrefois parlé en Espagne, et dont viennent tant de mots castillans; vous ne seriez pas moins complètement déroutés par le basque ou euskara, comme l'appellent les nationaux; par une langue dont les noms, les adjectifs n'ont qu'un genre ; dont les nombreux articles varient, selon que le sujet est actif ou passif, et la phrase affirmative ou négative; dont les verbes sont masculins ou féminins, et qui, rejetant l'article après le nom, interpose encore entre eux l'adjectif. Exemple : l'homme bon ; guizon-on-a (homme -bon -le). Ajoutez à cela les racines des mots dont le type est aussi inconnu que la formation des phrases est compliquée. Si l'on observe quelques emprunts, ce sera peut-être dans les mots de religion, ainsi qu'il arrive, par exemple, pour le dialecte maltais, où l'arabe domine, mais auquel l'italien ou le latin ont fourni des termes de morale et de piété. Les Basques disent ainsi le premier verset du Te Deion :

laungoicoà zu zaitùgu, bihoiz ozoz laudatzen. Ce dernier mot rappelle le laudamvs du latin.

Après un déjeuner qui faisait honneur à Thôtel des Postes, Parador de Postas, nous reprîmes le chemin de Burgos. En arrivant à Miranda de Ehro, la première ville de la Nouvelle -Castille, nous franchîmes l'Èbre, ce fleuve dont le cours est d'environ six cents kilomètres, et qui formerait entre l'Espagne et la France une belle frontière naturelle, à défaut des Pyrénées. Ce fut la limite de Tempire de Charlemagne au ix*" siècle; et l'on rencontre en Espagne quelques bonnes gens qui supposent à l'ambition de la France des vues étendues jusque-là. Mais qu'on se rassure : les rives de l'Èbre ne sont pas celles du Rhin.

La Sierra de Ona et les gorges sauvages de Pancorbo, toutes retentissantes du bruit des torrents, abrégèrent les heures qui nous séparaient de Burgos, la capitale de la Vieille -Castille. Nous découvTons de loin les flèches de la gigantesque métropole , qui devait être l'objet de notre première visite.

Comme les éghses du premier ordre, et qui sont la gloire de l'art chrétien , la cathédrale de Burgos est un vaste |K)ème qu'il faudrait étudier dans tous ses détails. Pris dans son ensemble , il fait éclater du moins la puissance du siècle de foi qui l'a vu naître , et il reflète la grandeur de l'Espagne aux deux plus belles époques de son histoire.

C'est au commencement du xin° siècle que furent jetés les fondements de ce portail, qui élève ses deux clochers gothiques à cent mètres au-dessus du sol. Toutes ces flèches, tous ces cônes dentelés dont se

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