CHAPITRE I
hérisse le vaisseau colossal, sont comme un symbole de la vie sociale qui rayonna dans la Péninsule depuis le temps où saint Ferdinand , roi de Léon et de Castille , battait les musulmans et les chassait de Séville, de Cordoue et de Cadix, jusqu'au temps de Charles-Quint et de Philippe II , où le soleil ne se couchait plus sur les terres de Castille. Ces clochers, ces tourelles, ces gerbes de grêles colonnettes, ces dentelles de la façade, cette rosace et ces deux fenêtres d'un style si pur, qui s'ouvrent au-dessus d'elle, ces statues et ces ornements sculptés, n'est-ce pas le réveil d'un grand peuple, l'ardente action de grâces qu'il offre au Ciel pour l'affranchissement du sol de la patrie et la conquête d'un monde ?
Lorsque les galions chargés d'or sillonnent les mers pour apporter à Charles-Quint, à Philippe II, les riches tributs de leurs possessions lointaines, n'est-il pas juste que des strophes nouvelles s'ajoutent à ces hymnes de pierre? L'architecture, la sculpture, la peinture, l'orfèvrerie ne seront- elles pas conviées à traduire la reconnaissance et tous les pieux sentiments de la catholique Espagne? Ainsi fut construite la porte de la Pellejeria^ où les statues et les figurines se mêlent aux sculptures de fantaisie qui caractérisent la renaissance espagnole, et forment le genre d'ornement nommé jo/ateresco par les artistes de la Péninsule ; ainsi s'éleva sur sa tour octogone le dôme hardi et somptueux auquel travailla Philippe de Bourgogne, et que Philippe II proclamait l'œuvre des anges plutôt que l'ouvrage de l'homme.
Grâce au vandalisme de la révolution française, nos
plus belles églises de France ont non seulement souffert dans leurs murailles abandonnées au marteau des démolisseurs et à toutes les causes de destruction, mais elles ont été saccagées, pillées, dépouillées de leurs richesses intérieures , des monuments d'art et des trésors historiques qui les remplissaient. En Espagne, les révolutions et les guerres civiles ont assurément bien fait du mal et causé des pertes irréparables, surtout aux églises des monastères ; mais ces désordres et ces calamités pubHques n'ont pas eu au même degré qu'en France le caractère impie et iconoclaste. Il en résulte que les basiliques espagnoles conservent encore de précieux souvenirs et des œuvres qui leur donnent l'aspect de musées nationaux. Sans doute l'impression profonde qu'on ressent à la contemplation des grandes cathédrales gothiques surtout est dû à leurs magnifiques proportions, à leur jour mystérieux, aux merveilleuses sculptures qui les couvrent et dont l'ensemble éblouit le regard et l'imagination; mais combien cette impression est plus saisissante encore lorsque le monument s'anime et palpite en quelque sorte comme la nation dont il est l'orgueil, et dont il rappelle les grands noms et les gloires. Notre-Dame de Paris, Saint-Pierre de Rome, vénérable et somptueuse basilique de la ville éternelle, Notre-Dame de Reims, dôme de Milan, cathédrale de Cologne, Santa-Groce de Florence, Superga de Turin, églises de Saint-Denis et de Cracovie, Notre- Dame de Rurgos, de Cordoue, de Séville, ce qui ravit l'âme en face de vous et dans vos nefs grandioses, ce n'est pas seulement votre beauté matérielle, c'est la voix des siècles et de l'histoire, la voix des souverains.