MADRID — LE MUSEE ROYAL — L ESCURIAL ALCALA DE HÉNARÈS
L'entrée du musée royal de Madrid n'a rien de flatteur pour un Français. Dans la première salle, les yeux tombent sur une toile immense, où nos grenadiers du premier empire offrent du pain à des femmes espagnoles que la faim rend livides et qui s'évanouissent d'inanition. Mais elles répondent qu'elles aiment mieux mourir que d'accepter ce pain, puisqu'on ne leur rend pas Ferdinand , leur véritable roi. C'est bien l'expression exagérée d'un patriotisme exalté, et du sentiment monarchique enraciné en Espagne plus que partout ailleurs. Nous laissâmes les Espagnols en contemplation devant cette toile, que beaucoup d'entre eux estiment sans aucun doute la plus belle du musée, et nous allâmes à d'autres tableaux. Pour nous guider nous avions en main le livre des Musées d'Espagne, par M. Viardot.
Il y a ici deux mille tableaux ! Cette immense collection, formée depuis quelques années seulement, ren-
ferme les peintures enlevées aux couvents supprimés et surtout aux monastères royaux, à FEscurial, au Prado, et à divers autres palais, où leur dispersion ne permettait pas au voyageur de les admirer aussi facilement qu'aujourd'hui. Mais ces lieux, dépouillés, au profit de Madrid, des trésors dont les maisons d'Autriche et de France les avaient enrichis, deviennent bien froids, et je doute qu'en somme l'Espagne ait gagné beaucoup à l'excessive concentration de ces œuvres d'art. Il est vrai que Madrid n'a pas tout absorbé ; plusieurs autres villes composent aujourd'hui leur musée par des moyens analogues, aux dépens des monastères éteints; mais on ne saura jamais ce qui a péri, ce qui périt ou se dégrade encore dans un travail quelquefois mal entendu et précédé par des années de pillage , de négligence et d'abandon.
Le musée royal de Madrid est le plus riche du monde, sans excepter ceux du Louvre à Paris, degV UffizÎQi du palais Pitti à Florence. Et on le comprend aisément si l'on veut bien se rappeler que le sceptre de l'Espagne s'étendait sur l'ItaHe et les Pays-Bas, précisément à la grande époque où la renaissance florissait, et que plusieurs des monarques espagnols se sont montrés avides d'acquérir les chefs-d'œuvre de la peinture. Charles- Quint se baissait pour ramasser les pinceaux de Titien ; Philippe IV (1621-1665) appelait Rubens à Madrid, et envoyait l'illustre peintre Velasquez acheter à Londres, en 1648, les tableaux de Charles V\ Delà branche des Bourbons, Philippe V (1700-1746) et Charles III ont répandu l'or à profusion dans le même but. Ainsi l'Espagne, tombée dans la pauvreté par suite de ses mal-