‹ L'Espagne: moeurs et paysages, histoire et monuments. Orne de seize gravuresChapitre 87 sur 159 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

à nous répéter : Bailen, Bailen. Ils oublient trop que nous avions depuis quinze ans TEurope sur les bras; qu'en Espagne nous avions contre nous, avec rinfluence d'un climat étranger, l'ignorance de la topographie au milieu des régions les plus difficiles, parfaitement connues d'eux; ils avaient l'armée anglaise et le génie militaire de Wellington , puis l'assistance des habitants ; ils avaient le nombre ; ils avaient ce sentiment de l'homme qui combat pro aris et focis : les armes et les conditions n'étaient pas égales. Ils se font illusion s'ils croient pouvoir contester notre supériorité militaire en s' appuyant sur leur fameuse guerre de l'indépendance.

Il n'est pas moins évident le tort des Espagnols, trop nombreux, qui motivent par l'invasion de 1808 les sentiments de défiance et d'antipathie qu'ils manifestent envers la France, la préférence qu'ils accordent à l'alliance anglaise. La nation française n'est pas moralement responsable de l'ambition de Napoléon ; elle ne s'appartenait pas sous le sceptre absolutiste qui voulait imposer à l'Espagne un Bonaparte pour souverain. Depuis qu'elle a pu à cet égard émettre une opinion, depuis qu'elle a pu écrire librement son histoire, elle a désavoué ces prétentions injustes et condamné les moyens déloyaux mis en œuvre pour les faire triompher. La guerre d'Espagne est une page qu'elle voudrait déchirer du livre rayonnant des gloires du grand homme.

Ainsi disions -nous à la table de la modeste posada de Bailen, où quelques Espagnols, chauds patriotes, s'étaient assis avec nous. Ils nous conduisirent à l'Ala-

meda, c'est le nom que Ton donne aux promenades plantées d'arbres, et nous montrèrent en cet endroit la pyramide commémorative du 22 juillet 1808. Une prière monta de mon cœur à mes lèvres pour les braves tombés au champ d'honneur, et pour ceux de leurs compagnons qui succombèrent, en captivité, à Cabrera et dans les cachots flottants d'origine anglaise.

Bailen n'est pas gai pour un Français; j'attendais avec impatience la cordobesa revenant de Madrid à Cordoue. Nous prîmes place dans la berline, et nous vîmes ainsi défiler à l'aise Andujar et les bords verdoyants du Guadalquivir (Oued-el-Kébir, en arabe la Grande-Rivière), Villa del Rio, où les troupes du général Dupont trouvèrent suspendus aux arbres, en juin 1808, les membres, les lambeaux arrachés aux cadavres des Français que les Espagnols avaient surpris isolément. Des ruines de châteaux mauresques se montrent de temps à autre ; la vieille tour d'Almodovar se dresse à droite sur un rocher qu'on dirait créé tout exprès pour elle ; nous traversons les vingt arches du pont de marbre noir d'Alcoléa ; les berges se hérissent d'aloès, aux feuilles menaçantes et à la tige en candélabre; les mûriers, les orangers se déploient en files interminables ; quelques palmiers inclinent élégamment leur panache au-dessus de nos têtes; nous entrons à Cordoue.

Page 1