CHAPITRE VIII
rouler ses flots tumultueux, le vieux pont les regarde passer comme les siècles, sous ses quinze arches immobiles.
Abdérame II, au ix* siècle, fît exécuter à Cordpue de prodigieux travaux. Elle devint une ville féerique, sur laquelle l'imagination orientale des Arabes a déployé ses ailes. Bien naïfs, en vérité, sont les écrivains qui se lamentent sur sa décadence, en nous disant qu'elle comptait autrefois deux cent mille maisons, quatrevingt mille palais, six cents mosquées et douze mille villages pour faubourgs. Cette Cordoue n'a guère plus existé que Zahra, sa voisine, construite par le même calife pour une esclave favorite. Le palais principal était soutenu par douze mille colonnes de granit ou de marbre, et For ouvragé tapissait les murs.
Certes, l'Espagne conserve d'assez beaux monuments de la période mauresque pour justifier de brillants éloges et de pompeuses descriptions. Mais, ne l'oublions pas, les Arabes deviennent aisément poètes; ils accumulent alors le merveilleux sans songer au possible ni à l'impossible : s'agit-il de trésors, de chiffres, d'œuvres d'art, leurs plus sérieux historiens tombent fréquemment dans les contes des Mille et une Nuits. S'ils avaient élevé à Cordoue et ailleurs tant de somptueux édifices, avec d'aussi durs matériaux que le granit et le marbre, il en resterait, après si peu de temps, d'importants débris. Comment donc s'expliquer un si complet anéantissement? On ne voit pas que les Espagnols se soient acharnés à détruire. Et les tremblements de terre, comme celui qui renversa Cordoue en 1589, laissent au moins des ruines.
William Rose faisait ces observations, à mon avis fort justes, tout en crayonnant de rapides croquis à la célèbre mosquée devenue cathédrale. Les fondations de cet incomparable monument furent jetées en 786, par ordre d'Abdérame I", à la place de l'ancienne cathédrale dédiée à Saint-Georges. Celle-ci avait ellemême succédé au temple romain de Janus, et Ton peut croire que ces édifices et d'autres antérieurs à l'arrivée des Arabes ont fourni une partie des matériaux de la mosquée, principalement les nombreuses colonnes qui lui donnent l'aspect d'une forêt.
Les historiens musulmans disent, en parlant du palais de Zahra, construit un peu plus tard, qu'un millier de ses colonnes venait d'Afrique, d'autres de Constantinople, offertes par l'empereur grec. Il est bon de le remarquer, et de se souvenir en outre que les premiers califes d'Espagne appelaient d'Orient des ouvriers grecs, et mettaient à contribution les juifs, les chrétiens subjugués, plus avancés que les musulmans dans la connaissance des sciences et des arts; on comprend alors que la mosquée de Cordoue, comme bien d'autres ouvrages de la première époque arabe surtout, n'appartiennenf que fort peu aux conquérants.
Si je donne à la mosquée de Cordoue le titre d'incomparable, ce n'est pas qu'elle révèle une grande puissance de construction. Ses murs n'ont que douze mètres de hauteur, épais à la base de cinq à six mètres ; ils diminuent à mesure qu'ils s'élèvent, et une quarantaine de piliers les aident à supporter le poids énorme de la toiture; les dix -neuf nefs sont fort étroites ; leur plafond et leurs chétives coupoles, ou demi -oranges.
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comme disent les Espagnols, medias-naranjas , sont à peine à dix mètres du sol. Certes, il y a loin d'une pareille structure à la solution des effrayants problèmes de solidité réalisés dans nos immenses cathédrales gothiques, ou même à Sainte-Sophie de Gonstantinople dès le vi" siècle du christianisme. Mais la mosquée de Gordoue est incomparable, parce que dans son genre elle est un monument que Ton peut dire unique.
Imaginez un quadrilatère long de deux cents mètres, long de cent cinquante, et divisé par une multitude de colonnes qui forment dix -neuf allées du nord au sud, et trente -six moins larges du couchant au levant. Ces colonnes, de jaspes et de marbres de toutes couleurs et d'un seul morceau, n'ont guère qu'un demi -mètre de diamètre et quatre mètres d'élévation. Elles sont couronnées d'un chapiteau qui rappelle ceux de l'ordre corinthien, moins les fines découpures de la feuille d'acanthe. Cette seule forêt de fûts alignés qui se croisent et se croisent encore , et dans laquelle se perd le regard, produit déjà une impression toute nouvelle. L'effet devient plus extraordinaire encore par le demijour qui règne dans cette vaste étendue et à cause des formes originales, étranges, des arcs mauresques en fer à cheval, en plein cintre outre-passé , ogivaux à lancettes ou gonflés {tumidos) , trilobés {tetrobados) , multilobés ou ondes {angrelados) ^ surbaissés {apainelados) ^ qui apparaissent de tous côtés. Ceux qui s'élancent d'une colonne à l'autre forment deux étages de cercles superposés tantôt concentriques, tantôt croisés, de manière que l'un naît ou repose sur la clef de l'autre. Comprenez- vous alors le prestige de cette construction.
Elle ne réclamait point un Michel -Ange, un Brunelleschi, un Robert de Luzarches; elle n'est rien auprès de Saint-Pierre de Rome, de Notre -Dame -des -Fleurs de Florence, de Notre-Dame d'Amiens; elle n'a pas ces élancements sublimes, ces coupoles gigantesques, ces voûtes hardies; mais elle est ingénieuse, elle est riche de petites inventions. On n'a jamais rien vu de pareil; elle étonne, elle séduit, mais plus on la regarde et plus on la mesure, moins elle impose. C'est un monument à la proportion de l'homme et du mahométisme; et le lyrisme des hommes de lettres, leur enthousiasme plus ou moins factice ne peut aller au delà sans trahir la vérité.
Que de fois le voyageur sincère aurait à réduire, pour être juste, les admirations sans bornes, les extases affectées de certains littérateurs! Mais on n'a pas le courage de lutter contre les opinions reçues; et puis on ne fait pas cinq cents lieues pour rabattre l'essor de son imagination, pour diminuer son bonheur et l'envie de ceux qui n'ont pas fait le même voyage.
Lorsque le roi saint Ferdinand reprit Gordoue aux musulmans, le 29 juillet 1336, il trouva dans la mosquée les cloches de Santiago en Galice , que le conquérant arabe Almanzor (El-Mansour, le Victorieux) avait fait apporter sur les épaules des prisonniers chrétiens ; il les fit reporter à Santiago par les captifs musulmans.
Purifiée et consacrée sous le vocable de l'Assomption, la mosquée dut subir quelques changements pour être appropriée à notre culte. On ferma les entre -colonnements du côté de la grande cour qui précédait la mosquée. Plantée d'orangers, encore arrosée par les
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fontaines qui servaient aux ablutions musulmanes, cette cour conserve ses murs d'enceinte, surmontés, comme ceux du temple, de ces créneaux pointus qui caractérisent Tarchitecture arabe. Le tremblement de terre de 1589 rendit nécessaire la démolition de l'ancien minaret, qui menaçait ruine, et les architectes Herman, Ruiz et Gaspar de la Pena élevèrent à cent dix mètres la tour qui porte la statue dorée du patron de Gordoue, de l'ange Gabriel, tenant dans ses mains la bannière chrétienne.
Le point difficile, c'était d'installer à l'intérieur de la mosquée l'autel majeur, le sanctuaire et le chœur. Le mihrab ou niche qui marque le côté vers lequel il fallait se tourner pour la prière, est ici en marbre blanc et d'un merveilleux travail ; une mosaïque d'azur et d'or tapisse sa petite voûte; mais il ne se prête pas, dans ses proportions étroites, à recevoir l'autel catholique. On fut obligé d'entamer le centre de l'édifice, de supprimer soixante colonnes; et sur cet espace dégagé l'on éleva, vers 1525, les piliers du sanctuaire et du chœur, œuvre splendide dont la richesse et la beauté consolent du sacrifice qu'elle entraîna. Il faudrait un volume pour décrire le retable du maître autel, les grilles et les balustrades de fer ouvragé, ces chefsd'œuvre si rares ailleurs et si communs en Espagne, ces orgues puissantes où les anges du jugement pourraient choisir les trompettes qui doivent éveiller un jour les générations endormies sur la tombe, ce lampadaire d'or et d'argent, ces vantaux de bronze, ces stalles en acajou, sculptées au xvm* siècle, où les deux Testaments se déroulent dans le rang
supérieur, et plus bas l'histoire des martyrs de Cordoue.
Elle est fière, cette ville, d'avoir donné naissance à Lucain, qui, dans la Pharsale, chanta la guerre entre César et Pompée ; à Sénèque le Rhéteur, et à son fils le Philosophe, le maître de Néron, mais impuissant moraliste, qui a vainement cousu aux enseignements du Portique quelques 1. imbeaux de l'Évangile ; au physicien et moraliste musulman Ebn-Badjeh, que nous appelons Abenpacé; à Maimonide, le plus savant des rabbins juifs; à Ebn-Rosch, que nous nommons Averrohès, génie encyclopédique, beaucoup trop célébré, mais le plus illustre peut-être de ceux qui sont issus d'entre les mahométans; à Gonzalve Hernandez, surnommé le Grand Capitaine, qui enleva Grenade aux Maures, et battit les Français à Barletta, à Seminara, à Cerignoles; au poète don Juan de Mena, l'auteur du LaherintOy qui aspirait à devenir le Dante de l'Espagne; à l'historien Ambroise Morales, un des pères de la langue espagnole ; à Gongora y Argote, le poète novateur et ampoulé ; à Paul de Cespédès, le peintre poète. Et qui pourrait compter les étoiles de cette pléiadequi brille au-dessus de Cordoue! 11 est, je crois, des lieux prédestinés pour l'éclosion des facultés morales. Qui sait si les grands horizons, les atmosphères libres et lumineuses ne dilatent pas les âmes ?
Mais Cordoue, fière de ses grands hommes, ne s'honore pas moins de ses martyrs.
Lorsque les Sarrasins se furent emparés de l'Espagne à la faveur des divisions qui affaiblissaient la monarchie élective des Wisigoths, ils n'abolirent pas entièrement