CHAPITRE I
les routes qu'ils parcouraient, ils la renversaient sous prétexte que les Français ne manqueraient pas de s'en emparer comme d'un point stratégique, et de s'y retrancher. Cet odieux système s'est révélé depuis à la loyauté des Espagnols, et ils apprécient généralement l'alliance anglaise comme elle le mérite.
Nous étions en plein pays basque , et la diligence suivait le cours de l'Oria, dont les eaux font tourner des roues sans nombre et retentir à chaque pas le marteau des usines.
Nous saluons Villafranca, postée en vedette sur une hauteur, qui a vu naître Urdaneta, ce moine trop oublié, ce marin vêtu du froc, auquel l'Espagne doit les Philippines , une des plus belles colonies du globe. Sur le soir, nous gravissions les pentes rapides du col des Salinas, où le sel blanchit le territoire, et des couples de bœufs venaient en aide à l'attelage de la diligence. La malle-poste elle-même recourt à ces lents mais vigoureux auxiliaires. Nous arrivâmes ainsi au port d'Arlaban, point culminant de la chaîne des Pyrénées cantabriques, entre les deux provinces du Guipuzcoa et de l'Alava , qui forment, avec la Biscaye, le pays des Basques, Vascoiigados.
En Espagne , on donne le nom àeport aux maisons de refuge établies sur le haut des montagnes, entre deux versants , ou à la partie supérieure d'un col que suit la grande route ; il s'applique aussi , croyonsnous, aux anciens postes des douanes, sur les fron-
tières des royaumes aujourd'hui réunis sous le sceptre de Castille.
A chaque instant nous rencontrions des gens du pays en costume national; des paysans qui cheminaient avec leur inséparable compagnon, le magila, bâton de néflier, retenu au poignet par une tresse de cuir et garni au bout d'un anneau de fer plombé. Mais à peine si la vitesse des mules nous laissait le temps de les entrevoir; et c'est seulement à Vittoria, chef-lieu de la province d'Alava, qu'il nous fut possible d'étudier un peu cette race intéressante. C'était un jour de marché, circonstance toujours favorable aux observations du voyageur, parce qu'elle réunit au peuple des villes celui des campagnes, et que les populations s'y montrent sans apprêt lorsqu'elles viennent y apporter les produits du pays.
En considérant ces descendants des anciens Cantabres, nous nous rappelions ce que l'histoire raconte de leurs ancêtres. Les Gantabres, laborieux, agiles et robustes, braves et passionnés pour l'indépendance, ont pu être subjugués, mais jamais domptés, parles aigles romaines, qu'ils firent bien des fois reculer; les femmes partageaient leurs plus durs travaux et les servaient dans les combats, préférant souvent plonger le poignard dans le sein de leurs enfants à les laisser vivre sous le joug étranger. Quelque chose de cette fierté apparaît encore dans cette belle race. Les femmes du peuple et les villageoises, vêtues de la baye fa ou du jupon rayé et d'un corset de couleur, se distinguent surtout par leurs cheveux tressés en deux