‹ L'Espagne, orné de quatre gravures d'après M. Gustave DoréChapitre 107 sur 174 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

« C'est maintenant le tour du matador. A cet instant terrible, un coup- de trompette annonce le rôle suprême de l'espada. El Tato s'avance, et salue le président; il demande la permission d'attaquer le taureau, et jure de le tuer : Brindo por lista y por toda su compania y por la (/ente de esta tierra : Je salue Votre Grâce et sa compagnie, et toute la population de ce pays, etc. » Quelquefois le matador ajoute : « Que si no mate este toro , que me quiten la vida. Si je ne tue ce taureau , que Ion m'ôte la vie. »

« Les deux ennemis sont en face; ils se mesurent; le silence règne; la respiration des huit mille spectateurs est haletante ou suspendue; le taureau éprouve une convulsion sous le regard pourtant bien doux et bien tranquille de cet homme. Le matador s'efface, présente la muleta ou l'étoffe écarlate sur le bras gauche, et de la droite il tient cachée la redoutable épée. Le taureau baisse la tête, et le souffle de ses naseaux soulève la poussière de l'arène. Il bondit comme un énorme ressort; mais l'écharpe a disparu , et il s'enferre lui-même jusqu'à la garde de l'épée, qui reste enfoncée dans son corps. La poignée en forme de croix apparaît au-dessus de sa tête , entre les flèches des banderilleros. La pointe a pénétré par la blessure que les picadors ont ouverte. Le taureau, arrêté sondain, tremble et chancelle; son œil blanchit, il pousse un dernier râle perdu dans les bravos , les applaudissements , les cris effrénés de la multitude; il tombe; il est

mort. L'espada le regarde d'un air toujours calme et plein d'indifférence ou de dédain.

« Mais qui peindra le délire du peuple? Les cigares, les fleurs pleuvent aux pieds du vainqueur. Les paysans, les gens du peuple, les filles et les femmes jettent dans l'arène des chapeaux, des foulards, des vestes même, des éventails; tandis que la musique éclate en hymnes de triomphe, et que les mules caparaçonnées, aux grelots bruyants, entraînent au galop les cadavres des chevaux et du taureau, qui marquent leur passage sur le sable du cirque. La tempête s'apaise , tout rentre dans l'ordre. Le combat contre le deuxième taureau va commencer. »

William raconta les principaux incidents du reste de la course. Dans la nuque du monstre un des picadors plante si bien sa pique, dont le fer est d'ailleurs très -court, que la hampe se brise; une moitié lui reste dans les mains, et l'autre est fixée dans l'encolure du taureau , qui s'en débarrasse enfin par des bonds effrayants. El Tato, voyant le danger que court un picador renversé sous son cheval , saisit le taureau par la queue et le fait pivoter, aux applaudissements du peuple. Il joue ensuite de la pointe de l'épée avec les dards qui pendent sur les flancs ensanglantés du féroce animal. Un des taureaux, muni de cornes superbes qui dessinent trèsbien le croissant, éventre coup sur coup trois malheureux chevaux , fouille leurs entrailles , et les secoue encore gigotants, comme un jeune chien secoue et déchire une guenille : Bravo ! bravo, toro\ s'écrie

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