‹ L'Espagne, orné de quatre gravures d'après M. Gustave DoréChapitre 108 sur 174 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

la foule, du moins au premier coup de corne qui abat cheval et cavalier, comme s'ils eussent été de carton. Ce taureau semblait des plus redoutables, et les chulos tâchaient de le fatiguer en le faisant courir sur leurs écharpes; mais le peuple vit la ruse, et cria : « Fuera capa ! [itéra capa ! Plus d'écharpe ! » L'espada aussi parut hésiter, multipliant les mouvements pour amener le taureau à lui offrir une position avantageuse. La foule ivre et implacable , bientôt lassée de cette manœuvre , hurlait : « Mata ! ma/a ! Tuez-le ! tuez-le ! » Selon les règlements , le matador n'a que vingt à vingt- cinq minutes pour s'acquitter de son devoir. Le taureau tomba foudroyé. On avait cru pour un instant qu'il faudrait en venir avec lui à la media-luna, au croissant d'acier emmanché au bout d'une longue pique, et avec lequel on coupe les jarrets au taureau que le matador ne peut amener à s'offrir suffisamment à l'épée, à entrar en muerte, selon l'expression technique. Mais cette honteuse opération, que les Espagnols disent inventée par un hérétique, ne sera jamais nécessaire avec les matadors comme ceux qui étaient dans la lice. Un autre taureau, beaucoup moins ardent, reculait devant son ennemi ; la foule , impatientée , cria : « Fuego l fuego ! Le feu ! le feu ! » Et les pétards, éclatant dans la peau de l'animal, le mirent en fureur. Quand il fut tombé, avec l'épée de Mariano Anton dans le corps, le cachetero , l'homme au couteau, armé de la puntilla ou du poinçon d'acier, abrégea son agonie en le lui enfonçant à un point précis de la tête , où est appa-

remment le foyer de la vie, car l'animal expira subitement. El Tato fit tomber ainsi foudroyé par la pointe de son épée un des taureaux qui lui présenta la tête basse et immobile : cette manière de donner le coup de mort s'appelle descabellâr. Elle est très-applaudie. Le monstre avait causé un sauve-qui-peut en brisant les planches qui forment la première enceinte du cirque et en se jetant dans le couloir, où stationnent d'élégants amateurs d'ailleurs peu disposés à prendre part au combat. Mais la peur les rendit lestes, et ils sautèrent dans l'arène avec la légèreté des chulos. Le taureau suivit le couloir, ahuri par les cris de la foule et les éventails de papier que les spectateurs des premiers gradins agitaient presque sur ses naseaux. Il retrouva bientôt la porte de l'arène, et y rentra. Pour comble d'insulte, il essuya le saut de la (jarrocha. Un des banderilleros, aidé d'une longue perche, sauta par-dessus lui en lui posant un pied entre les deux cornes. Un taureau qui en est là n'a plus qu'à mourir. Il présenta donc la tête au matador, qui le descabella.

Les détails donnés par William me causaient une pénible impression ; et plusieurs fois pendant son récit j'avais témoigné quelque répulsion pour les scènes qu'il décrivait.

« Eh bien! en fin de compte, lui demandai-je, que pensez- vous des combats de taureaux?

— Attendez, répondit- il; je ne suis pas encore sorti de l'ivresse dans laquelle ce grand spectacle m'a plongé. Ma tête n'est pas encore entièrement à moi ,

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