CHAPITRE IX
et mon imagination exaltée me présente à la fois tous ces contrastes de l'homme et de la bête féroce, du plaisir et du sang, de la beauté et de la mort; je vois miroiter les blanches mains et les éventails des jeunes Andalouses ; je les entends applaudir aux coups terribles qui éventrent les chevaux ; mes oreilles tintent des mugissements du taureau et des hurlements de la foule, et je m'épouvante de la rage de la bête et de la violence des passions du peuple. Je sais seulement que j'ai senti l'horreur se mêler au sublime, le bien au mal; mais attendez que je sois calme, et j'analyserai mes impressions, je les jugerai sous le rapport moral.
— William, dis-je, un spectacle qui exalte à ce point et qui jette l'âme hors d'elle-même doit exercer sur le peuple, sur son caractère, une influence redoutable. Si votre raison éclairée, développée par l'habitude de la réflexion, est paralysée à un tel degré, quel ne doit pas être l'effet produit sur la foule des femmes, des jeunes gens, des hommes sans éducation ! »
L'heure du dîner était venue. William se mit à table. Mais il s'aperçut que l'appétit lui manquait totalement; il essaya d'approcher de ses lèvres quelque aliment ; il dut y renoncer. Les souvenirs du cirque, le sang, les entrailles balancées sous le ventre des chevaux, l'ébranlement que tout son être avait éprouvé et qu'il ressentait encore, l'obligèrent à se retirer.
La fraîcheur de la nuit et l'abattement qui succède
d'ordinaire aux secousses nerveuses dissipèrent ce fâcheux état. Je retrouvai mon ami plus calme.
« Décidément, me dit- il, les courses de taureaux sont un spectacle qui aurait besoin de réforme pour n'être pas immoral.
— Qu'est-ce donc qui vous choque maintenant?
— Il n'est pas bien qu'on expose à une mort certaine, accompagnée de circonstances aussi cruelles que dégoûtantes , de malheureux chevaux dépourvus de moyens de défense. On ne devrait pas traiter ainsi ce noble animal. En vain dira-t-on que l'on ne conduit guère au combat que de vieilles rosses désormais inutiles. C'est une barbarie de récompenser ainsi leurs services ; et il n'est pas moins triste de les voir se cabrer, les yeux bandés, sous l'éperon du picador, en présence du taureau , qui leur crève le ventre ; c'est une barbarie de les forcer à combattre encore, lorsque leurs boyaux pendent et qu'ils marchent dessus. Si les Espagnols trouvent agréable de voir mourir de pauvres vieux chevaux, que ne suivent- ils l'équarrisseur à la voirie?
— Je ne connais pas un seul étranger témoin d'une telle scène, ajoutai-je, qui n'ait protesté de la répulsion qu'elle inspire. Des Arabes d'Algérie, se trouvant aux courses de taureaux deMalagavers 1855, n'ont pu soutenir la vue de cette monstruosité ; ils ont quitté l'amphithéâtre, donnant ainsi à un peuple catholique et civilisé une leçon qu'il ne devrait pas mériter. Un Français de mes amis , au cirque de Madrid, fut tellement révolté de la scène des che-