CHAPITRE IX
vaux éventrés, qu'il fut pris de vomissements et obligé de s'éloigner.
— Ainsi je vote la suppression des picadors clans les corridas de toros, et je soutiens que c'est une honte pour l'Espagne d'en tolérer le rôle au siècle où nous sommes.
— Vous avez beaucoup de chances de n'être pas écouté. Pour les Espagnols, la course a d'autant plus de charme que le nombre des chevaux tués est plus grand : Sint ut sunt aut non sint, vous dira-t-on.
— Je sais que je suis en opposition avec des préjugés difficiles à extirper. Six à huit chevaux ont-ils été victimes, c'est peu de chose : Regular, regular, dit-on en nasillant; y en a-t-il vingt, alors c'est parfait : muy bien!
— Mais, mon cher, pourquoi n'étendez -vous pas jusqu'à l'homme la pitié qui vous touche en faveur du cheval?
— L'homme s'expose volontairement au danger; il est armé; il est tellement préparé à la lutte, que les chances de mort ou même de blessure sont pour lui très-diminuées. Le pauvre cheval est condamné à une mort à peu près fatale; et je goûte à le voir succomber la même satisfaction que j'éprouverais à le voir sous le couteau de l'équarrisseur.
— Les accidents dont les toréadors sont victimes ne comptent-ils pas chaque année par centaines en Espagne ?
— Non certainement ; les blessures sont rares ; mais les cas de mort le sont bien davantage ; à tel
point que les cirques ordinaires des autres peuples d'Europe sont peut-être aussi souvent attristés par ces malheurs que les arènes espagnoles. Un vieil aficionado me disait : « Dans l'espace de trente-six ans, j'ai assisté à plus de deux cents courses de taureaux; j'en ai vu tuer plus de deux mille; aucun toréador n'a perdu la vie sous mes yeux, ni, que je sache, par suite des exercices dont j'ai été témoin. Vous autres étrangers, vous ne connaissez pas les secrets de l'art, et les Espagnols, par une vanité outrée, mais qui se comprend, vantent quelquefois à l'excès les jeux héroïques dont nous pouvons être fiers d'ailleurs avec raison. Vous croyez sans nul doute que le toréador se met en face du premier taureau venu; il n'en est pas ainsi. Nous n'admettons communément au combat que de jeunes taureaux de quatre à six ans, dont le caractère est connu , et dont les mouvements peuvent être prévus du toréador. Les vieux taureaux seraient trop dangereux; ils ne se laissent pas abuser par l'écharpe qu'on agite à leurs yeux; ils vont droit à l'homme, et rien ne les détourne; les jeunes, au contraire, sont comme le petit chat que vous faites courir à l'objet suspendu par une ficelle, et qui ne voit ni la ficelle, ni la main qui le trompe. Les taureaux qui ont déjà été courus sont également éliminés comme fort à craindre, n'eût -on fait que les exercer à la poursuite de l'écharpe; ils ont alors une expérience qui les porte à se jeter directement sur le toréador.
— J'ai entendu effectivement, dis-je à William, des