CHAPITRE IX
Espagnols parler de leurs courses de taureaux avec une certaine outrecuidance : à leur sens, les Espagnols seuls étaient doués au degré suffisant des qualités requises pour un bon toréador : le courage, la légèreté, la dextérité; sans parler des autres conditions qui s'acquièrent, l'amour illimité de l'art et une connaissance approfondie de ses règles. Si les Anglais, les Français critiquent ces jeux, c'est par jalousie; s'ils n'en ont pas, c'est par impuissance.
— Il y a là une illusion qui dénoterait un patriotisme quelque peu vantard. Il est évident qu'il existe partout des hommes courageux et de sang-froid, adroits et agiles, et qui bravent volontiers la mort. Mais l'Espagne, qui n'a d'ailleurs qu'un petit nombre de bons toréadors , formés de longue main et suivant des traditions séculaires, doit comprendre qu'une cuadrilla ne s'improvise pas, et qu'en dehors de la Péninsule, les mobiles faisant défaut à la création de semblables troupes , le courage et l'adresse se déploient sur un autre terrain.
— L'art de tuer les taureaux exige, en effet, des études théoriques et pratiques , des observations minutieuses. Dès l'abord et à l'entrée du taureau dans l'arène, le toréador distingue à quelle catégorie appartient son ennemi ; s'il est de la classe des boyantes , dont les mouvements sont simples, francs, et répondent aux règles ordinaires de la tauromachie; s'il est de ceux qui se cinen, qui se rapprochent du corps (Jbulto) du jouteur; ou de ceux qui yanan terreno , qui cherchent à occuper le terrain de leur
adversaire. Il y a le taureau de sentido ou fin, qui distingue son adversaire de l'écharpe trompeuse (eng'anô); le revoltoso, très -ardent à se jeter sur l'engano, qu'il ne perd jamais de vue; Yabanto, qui se lance, mais s'arrête sans donner lieu à la suerte ou à l'attaque d'arriver à son terme; le bravuco, qui s'annonce par une fureur terrible, et se laisse décourager à la première blessure ou à la première déception; les burri-ciegos , dont la vue n'est pas régulière, les uns voyant bien de près et peu ou point de loin, les autres voyant bien de loin et peu de près; ceux-ci voyant peu de près comme de loin ; ceux-là enfin mieux d'un œil que de l'autre. Le taureau est-il leste ou pesant, de pocas ou de mucàas pierna$?Y a-t-il dans l'arène un point qu'il préfère et où il se retire? Aime-t-il à s'acculer contre l'enceinte? Le toréador saisit tout, se rend compte de tout, et mesure en conséquence ses coups et ses manœuvres.
— Ainsi , d'après vous, William , l'art diminue singulièrement le péril de ces jeux?
— Oui; mais ils exigent néanmoins de merveilleuses qualités, surtout dans les matadors. Et c'est pourquoi j'estime que le spectacle des courses est de nature à inspirer à l'homme la bravoure, à lui faire comprendre les avantages du sang-froid, et envisager d'un œil serein le danger de mort. Ce serait, selon moi, une école militaire, à part toujours la scène des picadors irrévocablement condamnée. Du reste, je ne pense pas qu'il soit bon , qu'il soit avantageux de donner ces spectacles à la foule; il n'est pas bien