CHAPITRE IX
surtout de les lui donner souvent, comme à Madrid, où ils ont lieu tous les lundis dans la saison favorable. N'est-ce pas votre avis?
— Je partagerais ce sentiment ; les courses , en définitive, sont des spectacles sanglants et cruels. Ou hait le taureau parce qu'on le craint, et il y a. une soif de vengeance dans les spectateurs. Un peuple ne peut que perdre quant à la douceur des mœurs à voir couler le sang; et je ne conçois pas qu'une femme, une mère de famille chrétienne conduise sa jeune fille à cette boucherie. Une jeune fille applaudir à de cruelles souffrances, et contempler d'un œil sec et indifférent les horreurs dont vous m'avez fait le tableau ! cela est incroyable. Les Espagnols croient répondre en disant qu'en France et ailleurs les femmes assistent aux exécutions capitales, aux procès les plus affreux des cours d'assises. Mais ce n'est là qu'un argument ad hominem. Si les femmes qui recherchent ces émotions violentes ont tort en France, il ne s'ensuit pas qu'elles aient raison en Espagne. D'ailleurs les faits qu'on reproche à la France ne sont pas universels , et ne portent point sur toutes les classes de la société. Une autre différence, c'est qu'on blâme en France cette curiosité malsaine , tandis qu'en Espagne les courses de taureaux sont dans les mœurs publiques et approuvées partout. Vous-même, William, avez répudié les combats de coqs, bien que la cruauté en soit moins apparente ; et surtout les excès de la boxe, plus grossière et plus barbare que les corridas de toros. Nous ne sommes pas en contradic-
tion avec nous-mêmes. Quant aux écrivains espagnols qui se retranchent dans l'honneur qu'on accorde aux exploits militaires, ils ne font pas preuve ici de beaucoup de jugement. La guerre est un fléau, un mal, mais un mal nécessaire et dans les conditions de la nature humaine déchue. Rien de semblable ne justifie la coutume sanglante que nous critiquons.
— Nous rendons hommage l'un et l'autre au caractère espagnol, qui respire le courage, la noblesse, la probité; mais, on ne peut en disconvenir, l'homme du peuple en Espagne a souvent quelque chose de dur et de violent. Il sait souffrir avec une patience vraiment admirable ; mais il n'est pas suffisamment sensible à la souffrance des autres; il est délicat sur le point d'honneur, mais un excès de susceptibilité le rend irascible; il brave la mort, mais il ne craint point assez de répandre le sang. A sa rudesse on le croirait à demi sauvage. Les courses de taureaux ne sont guère propres à adoucir les mœurs publiques ; et je ne m'étonne point que le couteau figure si souvent dans les luttes entre les hommes de la populace.
— Quel étranger n'a remarqué les formes sinistres de certains couteaux fabriqués dans la Péninsule, et les inscriptions qu'ils présentent gravées à l'eauforte : provocations qui habituent l'homme sans culture à la pensée d'user de telles armes? Vous ne pouvez traverser Albacete, par exemple, sans qu'on ne vous offre des punales } des navajas, des cuchillos, comme en portent à la ceinture ou suspendus à leur veste les arrieros et les contrebandiers. Sur ces cou-