CHAPITRE X
colonnettes, les arcs élégants, les formes mauresques les plus pures de ce palais charmant, l'éclat de ses faïences vernissées , les vives couleurs de ses plafonds à poutrelles et de ses coupoles, les stalactites rocailleuses de leurs pendentifs, cette promenade qui vous fait passer de surprise en surprise, du salon de Charles-Quint au patio de las Doncellas ou cour des jeunes filles, pour aboutir à la grande salle des Ambassadeurs , dans laquelle brillent à profusion les richesses d'ornementation et où se déploient les grâces de l'art mauresque , tout cet ensemble commencé par les Maures, terminé par Pierre le Cruel (1350-1369), restauré par Isabelle II, séduit le regard, enchante l'imagination; mais, notez-le bien, sans élever l'âme. De Séville à Jérès, nous fîmes dans, un wagon la rencontre fortuite d'un jeune Français à l'œil vif, au verbe insolent, aux manières sans gêne et de mauvais goût, type égaré d'une espèce de commis voyageurs devenue heureusement fort rare , et qui a fleuri en France de 1830 à 1848; elle infestait alors les hôtels et les diligences, et pouvait bien dégoûter des voyages. D'abord ce compagnon de route nous intéressa par quelques détails sur la fabrique de faïence du faubourg de Triana , à Séville , où cinq cents ouvriers produisent ces grands vases, ces aiguières, ces cuvettes de faïence blanche à dessins bleus qui inondent l'Espagne; il nous apprit que les fabriques de jus de réglisse consomment annuellement, dans la vallée de Guadalquivir, cent mille quintaux de cette racine, dont le suc sert à préparer le tabac, la bière,
la tisane, et il nous fit regretter de n'avoir pas visité la fabrica de ref'rescos , fabrique de rafraîchissements, où se font les azucarillos , petits pains de sucre poreux, et cent autres tablettes au suc d'orange, de limon, d'amande, de fraise, de coco, de raisin, de verjus, que l'on met dissoudre dans l'eau pour en combattre la crudité : raffinements salutaires dans un pays où l'on a toujours soif, et où l'eau froide est une boisson traîtresse.
Mais bientôt la conversation prit un autre tour. Oublieux du sage conseil : « Ne su for ultra crepidam; savetier, ne vise pas plus haut que la semelle , » notre commis voyageur entama la question de l'inquisition d'Espagne avec l'ignorance et l'outrecuidance propres aux lecteurs comme aux rédacteurs de certains journaux français. Blessés de ses allégations injurieuses pour leur pays autant que fausses devant l'histoire, nos autres compagnons de voyage le remirent à sa place, et prirent la peine d'exposer ce qu'on peut dire de plus raisonnable, à mon sens, touchant ce tribunal : je résume leurs explications.
A la fin du xve siècle, lorsque Ferdinand et Isabelle eurent définitivement chassé les Maures de la Péninsule, affranchi les chrétiens, et fondé ainsi la grande Espagne moderne, la nationalité espagnole se trouva mise en péril par des Maures et des Juifs hypocritement convertis au christianisme et demeurés sous le sceptre de Gastille. Secrètement attachés à leur ancienne religion, ils furent surpris répandant l'erreur dans l'ombre, attaquant l'Église, ourdissant des com-