CHAPITRE X
William était satisfait. Mais Xérès nous intéressait encore autrement que par son vin. Elle avait à nous montrer les ruines de sa chartreuse, situées à quelque distance. Nous nous y rendîmes par des chemins poudreux, à travers les vignobles qui s'étendent à perte de vue sur les plateaux et les collines. La dévastation révolutionnaire n'a rien épargné que la façade dorique de la chapelle, chargée d'ornements, et quelques lignes des cloîtres non plus seulement silencieux, mais déserts, où passaient comme des ombres les enfants de saint Bruno. Les cellules et les petits jardins, qui étaient tous pourvus d'un filet d'eau et d'une baignoire de pierre, n'offrent plus que des débris, où croissent les plantes à fleurs pâles , amies des ruines. Je m'accoudai au parapet d'une terrasse , à l'endroit même où le prieur venait s'asseoir et où l'on remarque dans le mur une petite excavation destinée à recevoir sa tabatière. Et de là portant mes regards tantôt sur le cours sinueux du Guadalete, tantôt sur les pans de muraille prêts à s'écrouler, ou bien sur les verts coteaux qui doivent leur richesse au monastère , je pensai tristement à l'ingratitude des hommes, et aux excès dignes de bêtes sauvages qu'ils savent commettre au nom de la liberté.
Disons brièvement quels sont les mouvements révolutionnaires qui ont semé l'Espagne de ces ruines que nous avons tant de fois rencontrées sur notre chemin, symboles trop éloquents des ruines morales dont la nation se ressent encore aujourd'hui. Les monastères, les œuvres d'art, les monuments religieux
ont énormément souffert durant la guerre de l'indépendance contre les Français (1808-1813). Mais les moines sacrifiaient tout pour la patrie, et se distinguaient par leur héroïsme dans la résistance à l'étranger. Toutefois ce n'est pas dans cette guerre, c'est dans les guerres civiles allumées plus tard par les libéraux espagnols, qu'il faut chercher les véritables vandales du xixe siècle en Espagne. À la lin de 1813, Napoléon avait été forcé de rendre le trône d'Espagne à Ferdinand VII, qui d'abord gouverna suivant la constitution de l'Etat, publiée en 1812 par les certes, assemblées du royaume chargées de discuter les lois et de voter l'impôt. Mais, en 1814, Ferdinand supprima les cortès et la constitution, qui lui paraissaient entraver l'action du pouvoir royal au détriment du bien public. A partir de ce moment, le pays fut divisé par les deux opinions opposées des royalistes et des libéraux. De là les luttes intestines, les insurrections et les guerres civiles qui ont ensanglanté la Péninsule, et dont le clergé régulier surtout a été injustement victime quand l'opinion libérale venait à triompher.
Il y avait division dans le clergé , comme dans les autres classes de la nation, sur la revendication du régime constitutionnel; malheureusement, les chefs et les meneurs du parti libéral, animés d'un espril irréligieux, voulaient absolument des lois et des mesures attentatoires aux droits de l'Église, à la liberté et à la propriété des ordres monastiques. Rejetés âifiâi du côté de l'absolutisme par l'instinct de la con-