CHAPITRE X
sont jetés au hasard, les moulures rondes, de grosseur inégale, sont accolées l'une à l'autre sans intermédiaire; c'est le mépris de toute règle et de toute proportion. Quand les dorures s'ajoutent aux ouvrages de ce genre, elles ne sont qu'une mauvaise plaisanterie de plus. Aussi les mots el ehurriguerismo, churrigueresco , s'appliquent -ils dans le langage espagnol, comme le mot rococo en français, aux compositions et agencements sans grâce et sans dignité, baroques et ridicules. Du reste, nous ne prétendons pas que la conscience de Churriga soit chargée de toutes les laideurs et trivialités artistiques qui portent son nom. Il a eu seulement le malheur de donner le mauvais exemple , contagieux en architecture aussi bien qu'en morale.
Le style plateresque , ou de la renaissance fleurie , marque le règne de Charles-Quint, et on le désigne quelquefois par le nom du fameux Berruguete; le classique plus sévère régna simultanément sous Philippe II, et on le caractérise volontiers par le nom de Herrera, qui l'appliqua à l'Escurial. Le churrigueresque correspond au déclin de la monarchie.
Au sortir de Jérès , nous traversâmes un pays plat , des rivages déchiquetés par la mer et couverts de salines immenses. Nous laissons derrière nous Puerto- Santa-Maria, dont les eaux limpides vont abreuver Cadix, et qui doit son nom à l'image de la Vierge trouvée après le départ des musulmans dans les fouilles ordonnées par Alphonse le Sage (1264) pour la fondation de la ville nouvelle; le Trocadero, canal
bordé de chantiers de construction, et que le duc d'Angoulême, comme nous l'avons dit, enleva en 1823; Puerto-Real , que le Trocadero met en communication avec le fond de la baie de Cadix; la Garraca, grand arsenal maritime; et nous entrons dans l'île de Léon, à l'extrémité de laquelle s'élève Cadix, une des reines de la mer.
La situation de ce port, entre l'Océan et la Méditerranée, entre l'Orient et l'Amérique, entre l'Europe et l'Afrique, est des plus avantageuses; et si l'histoire du commerce signale ces parages comme privilégiés dès la haute antiquité, l'avenir ne leur promet qu'un accroissement de fortune et d'activité. Cadix est trèsandalouse, c'est-à-dire riche, belle, propre, religieuse, poétique, morale, quoi qu'en disent les étrangers, les Anglais surtout, qui confondent la population andalouse avec sa population flottante, et qui mettent, il faut le dire, à la charge de l'Espagne leur propre corruption, celle qu'ils inoculent à une fraction minime et perdue de ses habitants.
Un de nos meilleurs et plus poétiques souvenirs d'Espagne est celui d'une promenade du soir à Yalameda de Apodaca, bordée d'un côté par de riches habitations à balcons vitrés, de l'autre par la mer, qui va expirer au pied des collines de Rota et de Port- Sainte-Marie. Des jardins fleuris, des bancs de marbre blanc, où s'asseyaient les Gaditanes à la mantille noire, quelques palmiers au panache oriental, une douce brise de la mer glauque, un ciel si profond et si bleu, qu'il eût paru sombre sans l'éclat de ses