LES ANDALOUS. — LE DÉTROIT DE GIBRALTAR. — GIBRALTAR ET CEUTA
Nous levâmes l'ancre par un temps superbe, et en peu d'heures la vapeur nous eut engagés dans le détroit de Gibraltar. Un gros navire à voiles, négligeant les courants latéraux du canal qui portent vers l'Océan, essayait vainement d'avancer contre le courant du milieu, qui va de l'Océan à la Méditerranée. Par ce temps de calme, les voiles déployées, mais flasques, retombaient sur elles-mêmes, et demandaient inutilement à tous les rumbs une brise secourable : aucun des trente-deux vents qui répondent aux divisions de la boussole ne ridait seulement la face de l'eau. Les barques de pêcheurs semées autour de nous semblaient elles-mêmes immobiles; mais notre vapeur passait fièrement, frappant des palettes de sa roue triomphante la surface de la mer.
Ce n'était pourtant qu'un de ces petits bateaux pourvus d'un simple salon sans cabines, et qui vont de Séville à Malaga. Us descendent le Guadalquivir, aux rives plates et aux eaux terreuses, qui prend des
airs de Nil à la marée haute, vers son embouchure. Bien que les journaux de Cadix les annoncent sous les titres pompeux de hermoso, magnifico , lijero, muy acreditado , beau, magnifique, rapide, trèsestimé, ces bateaux, frêles coquilles, n'offrent pas en mer une grande sécurité par les mauvais temps, et ils laissent toujours à désirer pour le confort. Mais les épithètes ronflantes ne doivent jamais surprendre en Andalousie : c'est le pays de l'hyperbole ; on la tient pour la Gascogne de l'Espagne.
Ne faut-il point attribuer simplement à l'influence des Orientaux cette tendance à l'emphase et à l'exagération? L'Andalousie est la province où les Arabes, les Maures, sont restés le plus longtemps, et leur sang se reconnaît encore dans la population d'aujourd'hui. Or l'hyperbole est naturelle aux races orientales.
Si les Andalous sont restés quelque peu Arabes sous ce rapport, ils ne le sont nullement par la gravité mélancolique du caractère et la répugnance à nouer des relations sociales. C'est le peuple le plus gai qu'on puisse voir; il aime les fêtes, les ferias qui ne finissent pas, ou qui ne finissent dans une ville que pour recommencer dans la ville voisine. Il est de bon ton en France de se tenir sur la réserve à l'égard des compagnons de route que donne le hasard. Dans les trains express surtout, on ne rompt pas volontiers le silence : nous avons peut-être emprunté ce genrelà des Anglais moroses et souvent orgueilleux. Mais en Espagne, en Andalousie surtout, on serait mal