CHAPITRE I
le voyageur étranger. C'est Ferdinand Gonzalve, premier comte souverain deCastille; c'est Charles-Quint, accompagné d'une inscription par trop orgueilleuse , où il reçoit les titres d'empereur, romain, auguste, germanique, africain, gallique, à la façon des empereurs de l'antique Rome, qui avaient remporté des victoires en Germanie, en Afrique et dans les Gaules; c'est le Cid, enfin, debout, à la physionomie grave et homérique, et portant l'épée droite :
CIDO
MAURORUM PAVORI
TERRORIQUE.
Au Cid, la terreur et l'effroi des Maures.
Tandis que je copiais les inscriptions de cette porte et que mon ami William en crayonnait l'esquisse, les enfants, les femmes, les jeunes filles du peuple faisaient autour de nous un cercle fort étroit; les visages curieux s'avançaient sur nos épaules et jusque sur notre papier. Naïveté d'un peuple qui garde encore sa simplicité antique! indiscrétion qui nous faisait sourire !
William s'avisa de demander à un garçon déjà grand, vêtu de crasse, de lambeaux indescriptibles , d'un rayon de soleil et d'un scapulaire , quel était ce personnage, en indiquant du doigt la statue du Cid. Avait-il affaire à un de ces jeunes ciceroni en guenilles qui, sans être membres d'aucune académie, dé-
bitent pourtant aux voyageurs de longues bribes de légendes et d'histoire? Je ne sais; mais celui-ci nous récita d'un air sérieux plusieurs faits et gestes du héros. Don Quichotte est une satire du peuple espagnol; il en est la charge, la caricature; il représente cet esprit chevaleresque , exagéré, boursouflé par la haute opinion de soi-même , qui respire encore dans le patriotisme espagnol; mais la légende du Gid est le type historique de la nation, vue du côté le plus favorable, le type de l'honneur, de la fidélité et du dévouement, du courage et de l'attachement à la foi.
Le soir, William nous raconta lui-même cette légende, après avoir étudié son héros dans le Romancero gênerai, recueil des anciens chants populaires des troubadours ou joglares espagnols. Ces poëtes chantaient en vers de huit syllabes les exploits des hommes en qui la nation se personnifiait, qui reflétaient ses passions, ses idées, ses vertus, qui vivaient et s'immolaient pour elle. Leurs chants les plus anciens ne nous sont pas parvenus dans leur forme primitive ; conservés par la tradition orale, ils se sont modifiés à la naissance de la langue castillane; mais on y sent un parfum des âges écoulés et les battements du cœur de tout un peuple.
Rodrigue ou Ruy Diaz de Bivar, né à Burgos vers l'an 1040, fut armé chevalier à vingt ans par Ferdinand Ier, roi de Léon et de Gastille. Pendant quarante ans il guerroya contre les Maures , et contribua puis-