CHAPITRE XIII
Rose, amateur des grands panoramas autant que des ruines, m'entraîna à Yalcazaba et au castillo de Gibralfaro; du haut de leurs vieilles tours de briques et de leurs remparts crénelés, le regard embrasse la mer, la vega et les monts fertiles où mûrit le raisin.
Il n'est pas un voyageur que n'ait surpris l'aspect insolite de ces hautes cheminées d'usines qui fument nombreuses à deux pas de la ville : c'est chose rare que les usines en Andalousie. Ces grands établissements où l'on fabrique le fer, où l'on file le coton, méritent d'être visités; et l'on salue volontiers, à leur entrée, la statue curule de D. Tomas Heredia, le promoteur d'un mouvement industriel et commercial d'une incalculable portée pour le pays, mouvement que ses enfants perpétuent. Lorsque à cet esprit de fécondes entreprises s'ajoutent des traditions de foi et de charité au sein de telles familles, elles deviennent la seconde providence d'une ville ou d'une province.
De la mer, on croirait que les montagnes voisines sont nues et stériles; mais nous les traversâmes en nous rendant à Grenade, et nous vîmes alors avec quel labeur et quels soins elles sont cultivées. Les ceps courts et isolés ressemblent de loin à des touffes d'herbe, et rien ne fait soupçonner la présence des trésors que leur feuillage abrite. Voici des chiffres éloquents. Malaga exporte par an un million de litres de vins, dix millions de kilogrammes de raisins secs muscats, environ moitié de raisins longs, pasas largas. Elle y ajoute autant de figues et cerises sèches,
dix millions de litres d'huile, quinze cent mille citrons; sans parler des olives, des grenades, des oranges, et de cent autres produits qu'elle attire., il est vrai, d'une bonne partie de l'Andalousie. Dans les environs, on cultive la canne à sucre, le tabac, le coton, le mûrier; tandis que la Sierra Nevada ou chaîne de montagnes neigeuses, et celles de Ronda et d'Antequera, où se faisait autrefois la contrebande par Gibraltar, produisent les arbres et les fruits du nord. C'est donc ici une terre favorisée du Ciel.
Mais le mot s'applique surtout à la vega de Grenade, aux vallons et aux coteaux des Alpujarras. En vain demanderais- je à ma pauvre palette les couleurs nécessaires pour peindre la région qu'arrosent le Darro et le Genil. Le peintre le plus habile serait tenté de briser ses pinceaux, en présence de ces divins paysages. La nature est si belle à Grenade, que l'Alhambra, le Généralife, ces monuments mauresques dont le nom seul excite les plus doux rêves, lui doivent autant qu'à l'art leurs charmes et leur célébrité.
Vous retrouverez à Grenade, mais très-accusée, la physionomie mauresque des principales villes de l'Andalousie. Toutefois l'animation générale, la gaieté, les promenades, qui supposent des mœurs douces et un caractère sociable, les peintures d'ornements en grisaille sur fond rose ou vert-pomme à la façade des maisons révèlent hautement l'influence chrétienne. La vie s'épanouit, au lieu de se concentrer derrière des murailles égoïstes et muettes, comme dans les