‹ L'Espagne, orné de quatre gravures d'après M. Gustave DoréChapitre 157 sur 174 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

dessins linéaires, ils sont enfin parvenus à d'heureuses symétries et à des combinaisons géométriques gracieuses! quelle merveille de les avoir multipliées par le facile usage du moule, qui requiert non pas un artiste , mais un manœuvre ! »

L'alcazar nous attirait malgré tout par un charme irrésistible. Nous aimions ses remparts en ruine , l'ombrage épais de ses beaux arbres; nous allions de l'Alhambra à l'opulente demeure , aux magnifiques jardins des Calderon, d'où l'on découvre si bien la ville aux toits gris, la verte vega et les champs de maïs, les cimes roses et blanches de la sierra Nevada, tout cet horizon de montagnes qui se parent de teintes nouvelles à chaque heure du jour.

Là William se plaisait à redire mezza voce la romance rêveuse :

Mon doux pays des Espagnes , Qui voudrait fuir ton beau ciel , Tes cités et tes montagnes , Et ton printemps éternel !

Ton air pur, qui nous enivre , Tes jours moins beaux que tes nuits , Tes cbamps où Dieu voudrait vivre S'il quittait son paradis !

Autrefois, ta souveraine, L'Arabie, en te quittant, Posa sur ton front de reine Sa couronne d'Orient....

Un soir nous rentrions à la ville, quand une scène de mœurs captiva mon ami. Moins passionné que lui

pour la couleur locale et complètement étranger à la chorégraphie , je le laissai observer seul à son gré une danse de Gitanos. Sous une tonnelle riante, aux castagnettes agaçantes et bavardes du gïtano répondait le tambour de basque frémissant et railleur de la gitana. Groupés au hasard, mais à souhait pour un artiste, plusieurs caballeros animaient sans le savoir la scène de leurs poses, et ils marquaient eux-mêmes du cliquetis de leurs castagnettes, aux accords détachés et monotones de la mandoline, les mouvements rhythmés du couple bohémien. Drapé dans sa mante éclatante de laine rayée, commodément appuyé sur sa mule , un arriero regardait la danse en vrai philosophe. William en paletot brochait sur le tout. Je me retournai, et je le vis prendre son album et ses crayons.

« Singulier peuple que ces Gitanos, » me dit-il quand il m'eut rejoint et en me montrant un délicieux croquis.

Ce peuple vagabond est peut-être un reste des invasions barbares du moyen âge. Plusieurs historiens le croient venu de l'Egypte ancienne dans les montagnes de l'Inde septentrionale, d'où il aurait émigré par bandes dans tout l'Occident et au nord de l'Afrique. Les Gitanos, nommés en France Bohémiens, en Portugal Cigànos, en Angleterre Gypsies , Zigeuner en Allemagne, Zigans en Valachie, Zingari en Italie, passaient pour de grands magiciens, et on leur prêtait surtout la puissance du mauvais œil. Ils sont nombreux en Espagne, où ils s'arrêtèrent

Page 1