CHAPITRE XIII
rogne, Gigon, Santander, Madrid et Valence. Les cigarières , au nombre de plusieurs milliers , sont divisées par centaines. Chaque centaine est sous la surveillance d'une maîtresse nommée par le gouvernement; et chaque rang, composé de huit femmes ou filles, a une ama de ranjo , ou chef de file. Elles sont reçues depuis l'âge de treize ans. Les plus habiles font de quinze à dix-huit cents cigares par jour, et le mille des plus grands se paie dix réaux, environ deux francs cinquante centimes. Chaque ouvrière fait le cigare entier; elle prend une poignée de feuilles de tabac, choisit les plus belles pour la capa ou enveloppe extérieure, qui vient ordinairement des Philippines , et elle y renferme las fripas ou feuilles intérieures , communément composées de havane , kentucky ou Virginie. On voit surtout avec intérêt les gracieuses enfants qui roulent entre les doigts la cigarette, les papelitos préparés avec la réglisse. L'ouvrière, de l'un de ses doigts, armé d'un petit dé en fer-blanc et muni d'une pointe , replie le papier aux extrémités, et ferme ainsi le léger cylindre. Un peu de gomme au bout, et le voilà prêt pour les lèvres du fumeur. Tout cela se passe en moins de temps que je n'en mets à vous le raconter. On ne peut qu'admirer l'ordre, la décence, le silence presque complet qui régnent entre ces jeunes filles. Elles sont organisées en confrérie ou association de secours mutuels. Après déjeuner, elles récitent le rosaire. La journée, commencée à six heures du matin , n'est close qu'à la chute du jour.
On ne s'étonne plus des énormes monceaux de tabac en feuilles réunis dans les magasins, si l'on pense à la prodigieuse consommation de cigares et de cigarettes qui se fait en Espagne , où presque tous les hommes fument, ecclésiastiques et laïques. L'immonde pipe est relativement d'un usage assez rare. Les ouvriers qui coupent le tabac en feuilles font un ouvrage des plus pénibles, et ils travaillent presque nus; beaucoup y contractent des maladies de poitrine. 11 y a lieu de s'étonner qu'on n'ait pas encore substitué ici aux bras de l'homme les rouages d'une machine.
Alicante nous fit goûter son vin doucereux et sucré, et maudire ses rues, qu'elle ne pave qu'à regret. Une longue averse les avait transformées en bourbier profond, mais systématiquement ménagé pour fournir à l'amendement des jardins de la Huerta! On ne peut nier qu'ils ne soient fertiles comme un paradis terrestre; seulement l'engrais est acheté trop cher. Une excursion à Elché nous mit à même d'apprécier la richesse commune du sol. Le voyageur se croit transporté subitement dans les oasis du Sahara, ou plutôt dans les campagnes de la vallée du Nil. Elché cultive une grande forêt de palmiers, qui lui donnent chaque année quatre -vingt mille branches enlevées à leur couronne, et cent quarante mille arrobes de dattes mûres, d'une valeur de trois cent cinquante mille francs. Et pourtant nous ne récoltons de dattes en Algérie qu'au delà du versant sud de l'Atlas , à Laghouat, à plus de quatre cents kilomètres au sud