CHAPITRE XIII
d'Ager; à Biskra, qui est à deux cent quarante kilomètres du littoral. Plus au nord, elles ne mûrissent pas, ou mûrissent mal. C'est d'Elché que se répandent, dans l'Europe entière, ces palmes aux feuilles artistement tressées, que l'on a fait blanchir sur l'arbre en les pliant, après les avoir relevées et serrées en forme de cônes. Les Espagnols , le jour de la bénédiction des Hameaux, enlacent ces palmes aux balcons de leurs demeures pour être préservés de la foudre, comme nous l'espérons en France du buis bénit.
D'Alicante à Valence, nous préférâmes le chemin de fer aux navires, qui offrent les chances de l'affreux mal de mer. Valence est encore un vrai miroir de l'Espagne, une transition du nord au midi, mais qui tient plus de TAndalousie que de la Catalogne, si ce n'est pour la langue. Le jour du Rosaire , nous fûmes témoins de l'esprit profondément religieux de la population , et de ses usages encore empreints des caractères du moyen âge. A l'aube, à la lueur des torches luttant avec l'aurore, les sérénades commencèrent devant les madones posées au-dessus des portes des maisons, et décorées pour la fête dans tous les quartiers ; les musiciens allaient de l'une à l'autre , et le peuple venait en procession sans le concours du clergé.
Nous suivîmes nous-mêmes une de ces processions dans une rue des plus pauvres. Il n'y avait point de prêtres, mais seulement des confrères du Rosaire et les gens du quartier. Deux musiques se faisaient entendre alternativement : l'une , simple fanfare de
cuivres et de tambours; l'autre, composée de tambours et de hautbois, semblable à celle des Maures d'Afrique lorsqu'ils se promènent avec un drapeau à leur tête, en l'honneur de quelque marabout. J'ai vu de près et touché de vieilles bannières, qui doivent dater du xvic siècle , et où les broderies d'or et d'argent sont épaisses comme la main. Les rues étaient tapissées d'anciennes étoffes de soie des fabriques célèbres du pays. Les hommes, en rang, tenaient un gros cierge penché , pour éviter de recevoir la cire fondue sur les mains ou sur les habits. D'autres marchaient à côté des rangs, fumant la cigarette. Sur les balcons qui régnent partout , les enfants sautent et dansent à la mesure de la musique; les cloches s'en mêlent, et le bruit devient confus, étourdissant, sans être désagréable. Aux fenêtres, on ne voit que des têtes en groupes, puis des milliers d'étendards de diverses couleurs, de soie, de laine, d'indienne, de papier, portant les noms des filles et des femmes de la maison : Dona Maria del Rosario, Dona Dolores, Dona Carmen, Dona Pilar, et les autres synonymes ou qualifications propres du nom de Marie. Toute cette procession précédait une image de la Vierge , portée par quatre muchachos, haute de vingt centimètres, affublée de la manière la plus bizarre , avec des robes, des pompons, des rayons d'argent, et tenant sur le bras un enfant Jésus gros comme le pouce, et aussi en robe. Quand l'image passait, on disait des fenêtres : « Mira l mira ! que boni lui Regarde, vois comme elle est belle! » Après avoir tourné dans un labyrinthe, nous rame-