CHAPITRE XIV
de tout, est consumée par la faim et la misère, et dont l'autre, regorgeant de tout, est minée par l'ennui : le protestantisme a ajouté le spleen au catalogue des maladies humaines.
— Si mon amour -propre national, dit William, n'entend pas volontiers toutes vos assertions, je dois convenir que l'Espagne, et en général les peuples catholiques, semblent plus heureux que nous. Avant que le protestantisme vînt exciter en Angleterre de sanglantes révolutions, faire perdre à l'Ecosse son indépendance, asservir en Irlande le faible au fort, déraciner par des lois draconiennes l'antique Eglise de nos pères, éteindre en même temps que la foi la vraie charité dans les cœurs, on disait : Merry England (la joyeuse Angleterre). Quelle amère ironie, aujourd'hui! Sous de brillants dehors, quelle tristesse! Nous fuyons de notre île pour demander aux pays catholiques leurs beaux-arts et leurs fêtes, comme l'azur de leur ciel. Je ne connais pas d'Espagnol qui soit jamais venu se désennuyer au bord de la Tamise. En Espagne, la population, surtout la plus humble, rit, chante, danse, s'épanouit au soleil, dans les églises, aux pèlerinages, aux processions; elle respire je ne sais quel bonheur, qui perce dans les allures et la physionomie. En Angleterre, un lourd fardeau semble peser sur les consciences; pas de ces allures vives et franches; le bas peuple se grise, se soûle en d'immondes tavernes; et, il faut bien le dire, la haute société n'est pas exempte de cette honteuse habitude. En Espagne, je n'ai pas ren-
contré jusqu'ici, parmi les hommes du peuple, un seul cas d'ivresse.
— Il est encore bien d'autres choses, reprit don Lopez , que nous ne pouvons envier à l'Angleterre : son paupérisme, sa taxe des pauvres, taxe de cent cinquante millions par an, établie par une loi de désespoir et de salut public, mais qui n'empêche pas le gouffre de se creuser toujours; ses émigrations annuelles de 300,000 habitants, saignée non pas des veines, mais des artères, comme le prouve la dépopulation de l'Irlande; le scandale d'un clergé marié et parasite, qui dévore deux cent quarante millions de revenus pour sept millions d'âmes, dont il ne se soucie guère ; votre loi qui autorise le divorce, malgré l'Évangile, et qui dissout la famille; vos divisions religieuses, tant publiques qu'intestines, qui réduisent peu à peu le christianisme à néant et préparent les voies à l'impiété la plus complète.
« Vous êtes riches de la richesse des peuples que vous écrasez dans l'Inde, que vous abrutissez d'opium en Chine; riches des avantages d'un pays plat, bien arrosé, où les communications sont faciles; riches d'un commerce favorisé par l'abondance des houilles, que vous ne devez pas, je pense, au protestantisme, et qui sont un de vos principaux avantages sur nous; mais votre richesse, en grande partie mal acquise, par des moyens que l'honneur et la religion réprouvent, et aux dépens de la classe ouvrière , que vous abrutissez dans les mines et les manufactures, votre richesse est mal répartie, puisqu'elle est compatible avec le