‹ L'Espagne, orné de quatre gravures d'après M. Gustave DoréChapitre 173 sur 174 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

paupérisme le plus effrayant. L'Espagne est pauvre comparativement, et pourtant elle se passerait mieux que vous de l'étranger; elle peut à la rigueur se suffire à elle-même, et vous ne le pouvez pas; vous êtes, et non pas elle, à la merci de l'importation du coton et des céréales. Prenez garde ; ce prétendu monument de votre richesse publique n'est peut-être qu'un château de cartes, ou du moins une construction peu solide, et dont les étais, posés en dehors de votre territoire, peuvent être ébranlés, renversés par quelque accident de la fortune. »

Je craignais que l'Espagnol, sans sortir de la vérité, mais en s'échauffant, n'en vînt à froisser mon ami William Rose , qui convenait à peu près de tout cela, mais qui, je le voyais à l'expression de ses traits, n'aimait pas à se l'entendre dire publiquement par un étranger. C'est pourquoi je pris la parole , et dis à don Lopez qu'il avait surabondamment prouvé que la religion catholique n'a pas causé la décadence de l'Espagne, ni le protestantisme la prospérité ou plutôt la force matérielle de l'Angleterre, et je fis aussi l'éloge du caractère anglais sous divers rapports.

« En résumé, ajoutai -je pour clore cette discussion, il n'est rien de bon, de vraiment bon dans la civilisation anglaise, que l'Eglise catholique empêche ou condamne ; il n'est rien de mauvais dans le passé ou dans l'état actuel de l'Espagne , que l'Eglise ait à se reprocher. Aucune découverte scientifique certaine ne contredit son dogme ; aucune mesure saine et utile n'est combattue par sa discipline ou sa

morale. Elle est vraiment amie de tous les progrès. Mais souvenez-vous que sa mission, son but propre n'est pas de procurer directement aux nations la richesse matérielle ni la puissance politique ; elle a pour mission de sanctifier et de sauver les âmes, d'éclairer le pouvoir et les sujets sur leurs obligations réciproques , et de faire fleurir au sein des sociétés les vertus, toujours favorables au véritable progrès. »

J'en étais là, quand un mouvement insolite parmi les officiers du navire et les hommes de l'équipage vint nous distraire. Nous ne savions d'abord nous l'expliquer. Le bateau filait tranquillement ses sept ou huit nœuds, et la mer n'était pas agitée. Nous avions devant nous un cap , le Tortose , aux embouchures de l'Ebre. Mais le capitaine nous fit remarquer l'aspect différent de la mer à la hauteur du cap, et il nous annonça un coup de vent du nordouest, un coup de mistral. En effet, ce vent furieux arriva bientôt, et il fallut nous réfugier sous le pont, dans nos cabines ; on ferma toutes les ouvertures extérieures, car les lames impétueuses ne tardèrent pas à embarquer. Puis le fracas de la tempête devint tel, que nous ne distinguions plus le tumulte des vagues des hurlements du mistral. La voix du capitaine se perdait dans la tourmente. Presque tous les passagers, les femmes surtout, faisaient entendre les râles , les gémissements et les hoquets du mal de mer. Plusieurs , dans la grande salle entourée des cabines, se tordaient comme des épileptiques, etrou-

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