‹ L'Espagne, orné de quatre gravures d'après M. Gustave DoréChapitre 21 sur 174 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

aux troisième et quatrième modes grégoriens, qui ont pour finale la note mi. De là cette physionomie rêveuse et un peu triste, qui a quelque analogie avec le ton mineur de la musique moderne , mais qui garde néanmoins un cachet fort étrange. Le rhythme est presque insaisissable, et il n'est pas étonnant que mon compagnon ait échoué en essayant de le reproduire. Les notes d'agrément y jouent un grand rôle, à peu près comme dans les chants arabes et dans le chant grégorien tel qu'il s'exécutait autrefois. Nul doute que plusieurs de ces mélodies ne soient un héritage des Maures d'Espagne, qui les ont transportées sur les rives africaines. Ils les tenaient peut-être eux-mêmes d'une plus haute antiquité. Dans la suite, William et moi nous fîmes de vaines recherches pour en trouver un recueil imprimé. Elles se conservent par tradition; et, comme nous demandions à un éditeur de Madrid si personne n'avait songé à rassembler ces curieuses mélodies : «Oh! nous répondit-il, nous attendons pour cela, comme pour tant d'autres choses, qu'un étranger daigne le faire.» Du reste, un grand nombre seraient difficiles à écrire avec les seuls signes de notre notation musicale.

Il m'est échappé tout à l'heure un mot qui est gros de réflexions et qui, vrai il y a peu de temps encore, manque malheureusement de justesse aujourd'hui. J'ai parlé d'un pays de moines.

Nous étions parvenus déjà au cœur de l'Espagne. Quoi de plus espagnol que Burgos et Valladolid? William se saturait de couleur locale; il la cherchait

partout, et quand il la rencontrait à forte dose, c'était une ivresse, une extase artistique. Moi, j'admirais cette sensibilité, cette nature si impressionnable encore après tant de voyages; car il est bien vrai que le touriste est vite blasé, ou du moins que le sens de l'admiration s'émousse en lui à la suite des premières pérégrinations. Il voit encore les choses nouvelles avec plaisir; mais il les regarde avec la raison plutôt qu'avec l'imagination; il les aime et les admire à froid : il a vu ailleurs mieux que cela, et il est usé par les déceptions qu'il a éprouvées mille fois en considérant la réalité après les descriptions trompeuses et poétiques des gens de lettres.

« Eh bien! William, disais -je à mon ami en traversant la place de San-Benito el Viejo pour nous rendre au fameux couvent dominicain de San-Pablo, eh bien! n'êtes -vous pas déjà rassasié d'Espagne? Regardez cette foule, ces mantilles noires, ces taciturnes Castillans au manteau brun, ces muchachos, ces gamins qui ne rient pas , ces mendiants qui pincent de la guitare et se drapent dans leurs guenilles plus fièrement qu'un sénateur romain dans sa toge...

— Oui, c'est bien cela : un vrai tableau; pourtant il y manque quelque chose, je ne sais quoi; mais je sens qu'il y manque un trait essentiel. Ce n'est pas tout à fait ainsi que j'ai vu l'Espagne dans mes rêves. »

En ce moment, deux petits enfants accouraient à moi, l'un de lui-même, l'autre envoyé par sa mère : Padre ! Padrel la manoï Et ils cherchaient à prendre

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