‹ L'Espagne, orné de quatre gravures d'après M. Gustave DoréChapitre 22 sur 174 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

mes mains, que je leur donnai à baiser quand je les eus compris.

« Oh! s'écria William , voilà ce qui me fait défaut; ce sont les moines. Je crois bien! une Espagne sans moines, ce n'est pas l'Espagne. Ce qui manque au tableau, ce qui me restait au fond de l'âme, ce sont les têtes rasées, les longues barbes, les pieds déchaux, les scapulaires, les tuniques, les capuchons noirs, gris, blancs, la corde aux reins, le crucifix de cuivre à la ceinture et les grands rosaires à têtes de mort sculptées en os.

— C'est vrai, luidis-je; tant que les ordres religieux ne seront pas rétablis et libres en Espagne, il n'y aura pas d'Espagne pour les artistes; il n'y aura qu'une Espagne bâtarde, écornée, décolorée. Mais vous voyez la chose au point de vue de l'art, et dans cette question , c'est le côté le moins sérieux.

« Il y a une trentaine d'années que la révolution détruisit en Espagne les ordres religieux, au mépris de la justice et de la liberté. Il en est résulté pour le pays un mal incalculable. Je ne parle pas seulement des monastères tombés en ruines, odieusement mutilés pour devenir casernes, prisons, magasins à fourrages; ce triste spectacle s'offre de tous côtés à nos regards dans la Péninsule... »

A cet instant même nous arrivions en face des restes de San-Pablo , dont la façade gothique, décorée d'une profusion de sculptures inouïe, nous tint quelques minutes dans une contemplation muette.

« Voilà, repris-je, ce que devient un monastère qui

fut une des gloires de l'Espagne, un monument historique fondé par les ducs de Lerma et dans lequel se sont assemblés les conciles et les cortès; on y a logé des forçats; on en a démoli les murs pour avoir la pierre de taille. Mais si ce vandalisme fait mal à tout homme de cœur, combien plus faut- il déplorer les ruines morales que les persécuteurs de l'Eglise ont accumulées! L'anéantissement des ordres monastiques a porté un coup fatal à l'instruction publique, qui, malgré le mérite de quelques écoles, laisse énormément à désirer dans le royaume; on a vu grandir l'ignorance et les préjugés de la pire espèce, ceux qui inclinent à l'irréligion et préparent les révolutions politiques. Sans doute la foi n'a pas cessé de régner en Espagne; mais la piété profonde, éclairée, a beaucoup diminué. Remarquez : la communion fréquente n'est pas aussi commune en Espagne qu'en France, et cependant l'on n'y manque pas autant que parmi nous à l'observance des préceptes rigoureux de l'Eglise. L'absence de personnes vouées à la pratique de la perfection chrétienne par les vœux monastiques, la cessation des exemples publics de vie contemplative , le silence imposé à ces milliers de voix autrefois consacrées à la prédication de la morale évangélique expliquent assez une telle décadence. Il est temps que l'Espagne le comprenne, et qu'elle laisse refleurir dans son sein les ordres religieux qui ont si puissamment contribué à l'éclat des plus beaux siècles de son histoire.

— Mais , demanda William , les ordres religieux

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