CHAPITRE II
sont-ils donc proscrits dans un pays si catholique?
— Par une contradiction flagrante et l'on peut dire honteuse, si le cardinal Ximenès, une des gloires les plus pures de l'Espagne, peut-être le plus grand de ses grands hommes, si Ximenès reparaissait dans Tolède ou Madrid avec son froc monacal , il serait appréhendé par les alguazils au nom de la loi , condamné à l'amende et à la prison! L'habit religieux est donc proscrit. Les moines espagnols le portent librement en Syrie, au Maroc même, ce pays par excellence de l'intolérance, du fanatisme, de la barbarie; et ces moines n'ont pas le droit de le revêtir dans leur patrie.
— C'est le comble de l'ignominie et du ridicule pour un gouvernement catholique et soi-disant libéral.
— Cependant il y a des religieuses, mais cloîtrées; elles peuvent porter leur habit, mais derrière les grilles. Les ordres ou les congrégations qu'elles représentent sont nombreux. Les religieux ne sont pas en aussi grand nombre. On a compris qu'il fallait recourir à eux pour relever les études, et l'on a laissé les pères des Écoles pies de saint Joseph Calasanz, surnommés Escolapios, diriger des collèges. Ils sont à Madrid , à Gétafé, à Valence, à Grenade, à Saragosse, à Calatayud et ailleurs encore. Mais il y a peu d'autres moines. Sauf une maison de saint Philippe de Néri, à Séville, pour les missions du royaume et non pour l'enseignement; sauf quelques jésuites épars et isolés dans quelques villes, on ne compte plus que les rares monastères destinés à fournir au gouvernement des mis-
sionnaires pour ses colonies : des augustins à Valladolid , des dominicains à Ocana sont conservés pour les Philippines, et ils vont dans les missions de l'extrême Orient; les franciscains de Priego sont destinés au Maroc et à la Syrie; les jésuites ont un collège à la Havane, et ils sont exclusivement chargés de Fernando-Po.
— Le dévouement des ordres religieux, dit William, est plus fort que les préjugés de ceux qui voudraient les anéantir. Ceux-là mêmes sont heureux d'avoir des moines à leur service pour les œuvres de dévouement extraordinaire. Il est à croire que ces monastères que vous venez de signaler seront des germes féconds pour l'avenir. Le grand arbre de la vie religieuse déploiera de nouveau sur la Péninsule ses rameaux verdoyants et propices à une multitude d'âmes éprouvées par les misères morales.
— Oh! je n'en doute pas; il en sera pour l'Espagne comme pour la France, où le vieux tronc impossible à déraciner pousse dans tous les sens des rejetons vigoureux. On nous a même emprunté des greffes pour les transporter en Espagne , où elles s'épanouissent avec une rapidité qui témoigne à la fois et des rosées du ciel qui les vivifient et du caractère expansif de la France qui les a produites. Quand se fait-il un appel au dévouement, où y a-t-il des âmes à sauver, des plaies à guérir sans que la France accoure sur les ailes de la religion? Bordeaux envoie ses dames de Lorette, de l'Espérance, de Saint-Joseph, à Madrid, à Valence, à Barcelone, àPinto; les servantes de Marie de Notre-