‹ L'Espagne, orné de quatre gravures d'après M. Gustave DoréChapitre 25 sur 174 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

actuelles; car les barrières dans lesquelles est circonscrite l'unité politique n'arrêtent pas la communication des idées et du génie entre les peuples. Mais ce sceptre a gouverné simultanément l'Espagne et l'empire d'Allemagne sous Charles -Quint, la Sicile, la Sardaigne, le royaume de Naples, la Franche-Comté, les Pays-Bas, le Milanais. Les artistes espagnols ne pouvaient donc manquer de subir à un certain degré l'influence des écoles étrangères, soit parce que ces agglomérations transitoires de divers États et nationalités les mettaient facilement en contact avec la plus grande partie de l'Europe, soit parce que les chefsd œuvre et les modèles achetés ou acquis par les rois d'Espagne ou les artistes étrangers attirés par eux affluaient dans la Péninsule et proposaient des types infiniment variés à l'imitation des artistes indigènes. Enfin la plus vaste unité politique de l'Espagne coïncide précisément avec le grand mouvement de la renaissance , qui tendait à affaiblir dans l'Europe entière les traits caractéristiques de l'art chez les diverses nations, et à introduire partout le goût et l'imitation de l'antiquité grecque et des maîtres italiens.

L'Espagne donc ne pouvait pas se soustraire à cette influence; mais ce que je veux dire, c'est qu'elle l'a subie sans perdre une certaine indépendance qui marque en général les œuvres de ses artistes d'un cachet particulier. Pour ne parler ici que de la sculpture, et en réservant pour d'autres circonstances nos observations sur la peinture, je signalerai dans la

statuaire espagnole un réalisme propre à l'Espagne, et dont il est difficile de se faire une idée sans avoir vu les églises et les musées où elle se produit.

Le réalisme dans l'art c'est la nature, le fait matériel adéquatement représenté; c'est la vérité crue, dépourvue de l'idéal qui voile ce qu'elle a de choquant pour les nerfs ou pour la susceptibilité morale. C'est la nature vraie , non pas le type adouci ou relevé par la convention. En Espagne , les scènes du Calvaire , de la Flagellation , du Martyre , de l'Extase dans la souffrance sont sculptées littéralement; le sang, la boue mêlée de sang, les plaies profondes et tuméfiées, les lambeaux de peau qui pendent à demi arrachés, les meurtrissures violacées , tout est représenté au naturel ; tous ces corps saignent comme dans un amphithéâtre de médecine; la douleur se révèle dans les contorsions de la face , et les statues des morts sont des cadavres. Elles offrent à l'œil trompé tous les signes du faciès hippocratique et du travail des vers qui commence.

William fut saisi comme moi d'horripilation, à mesure que nos yeux, d'abord aveuglés en passant de la vive lumière du ciel d'Espagne au demi-jour du salon de Valladolid, découvraient dans l'ombre ces groupes de grandeur naturelle qui figurent la Passion du Sauveur. Il nous fut permis le soir de revoir ce musée aux flambeaux, comme nous avions vu la galerie des statues antiques au Vatican. A ces nouveaux jeux d'ombre et de lumière , des frissons glacés reparcoururent nos veines, et nous abrégeâmes la durée

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