‹ L'Espagne, orné de quatre gravures d'après M. Gustave DoréChapitre 26 sur 174 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

d'un spectacle par trop violent. Je comprends le culte ardent des Espagnols pour les saintes images; il est en harmonie avec l'énergie même de leur caractère; de plus , il était autrefois une réaction nationale contre la religion des musulmans, dominateurs iconoclastes de la Péninsule, et il est encore par sa vivacité même une réaction contre le protestantisme, repoussé de l'Espagne avec une aversion aussi profonde que légitime.

Pourquoi les Espagnols ont-ils tant d'inclination pour les sujets douloureux , pour les scènes de souffrance physique et de mort, de pénitence et de morgue, pour les écorchés, pour l'ascétisme qui creuse les joues et les orbites des yeux? Je ne sais; tout est violent dans ce peuple, et je sens comme de mystérieux rapports entre l'art tel qu'il l'a compris et sa belliqueuse histoire, entre sa statuaire, son inquisition, ses guerres civiles, ses courses de taureaux, son mépris de la douleur et de la mort.

Mais ici prenons garde à une erreur qui serait une criante injustice. L'art espagnol est réaliste, il n'est pas matérialiste ; il a quelque chose de brutal quand il représente la sensation, ce qui frappe les sens; mais il ne laisse pas s'échapper l'âme ; il la retient et la fait reluire à travers cet appareil physique destiné, ce semble, à la mettre elle-même en relief par le contraste. L'âme est réfugiée dans l'œil; elle brille dans le regard; le divin Crucifié n'est point un Adonis ; le ciseau du sculpteur en a fait ce qu'en fait l'art oratoire sur les lèvres de tous les prédicateurs ; il a été plus loin que l'Evangile, qui ne peint pas les

détails et les laisse seulement imaginer; il est sorti de la discrétion gardée par l'antique, par les classiques qui en sont les imitateurs; mais il n'a pas oublié que le corps dont il est écrit : A planta pedis usque "il verticem non est in eo sanitas, est celui d'un Dieu, et la divinité apparaît toujours dans le calme des traits de Notre-Seigneur après son dernier soupir. La face de saint Barthélémy se contorsionne sous le couteau de l'écorcheur; mais son regard ardemment tendu vers le ciel prouve de la manière la plus saisissante que le martyr a l'âme fixée sur la palme éternelle, sur Dieu qui lui envoie la force, la résignation et l'amour. Là, selon moi, là est le secret, là est la grandeur de l'art espagnol dans ses plus puissantes manifestations : elle est dans l'étroite alliance qu'on jugerait impossible de la nature rigoureusement copiée, de la sensation à son paroxysme avec le surnaturel et le mysticisme porté au comble et à l'extase.

En Espagne , on ne comprend pas bien la statue qui n'est pas peinte, la statuaire séparée de la peinture. L'image sculptée de pierre, de marbre, de bois, ne parle pas assez; l'illusion n'est pas complète par la plastique et le dessin; à la ligne il faut ajouter la couleur, et alors c'est la nature, la réalité palpitanle. Au-dessus des admirables bas-reliefs de bois et de bronze qui foisonnent dans les églises, le génie espagnol place donc la statuaire polychrome, les têtes, le nu de haut -relief et de ronde bosse peints d'après nature. Il est loin de l'antique et de la renaissance qui ont si bien séparé les deux arts.

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