‹ L'Espagne, orné de quatre gravures d'après M. Gustave DoréChapitre 27 sur 174 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Pour le peuple espagnol, ce n'est pas assez de la peinture comme complément de la sculpture ; la couleur étendue au pinceau est encore trop morte ; elle ne donne pas la transparence de l'œil, par exemple. et les statues peintes regardent sans voir. On a donc recours à l'émail. Les yeux en émail sont fréquemment employés, et l'on sait qu'ils simulent la vie à faire mal au spectateur. Un jour, à l'institut de Cordoue, je revêtis, dans la sacristie, les ornements liturgiques pour la célébration de la messe, puis je levai la tête , cherchant le crucifix à saluer avant de marcher à l'autel; mon regard rencontra un buste qui sortait du mur, et qui me regardait lui-même avec ses yeux d'émail ; le rayon visuel était un peu louche, mais très-peu. Je reculai, surpris et presque effrayé; le regard des prunelles vivantes resta fixé sur moi tout le temps du saint sacrifice; mes efforts pour m'en débarrasser furent inutiles, et il vint encore la nuit suivante retarder et troubler mon sommeil. Je m'en plaignis à l'un des directeurs du collège.

« C'est le portrait authentique de saint Ignace , me répondit-il; un chef-d'œuvre. On nous en a offert son poids d'or. »

La couleur et l'émail ne suffisent pas au goût réaliste de ce peuple étrange. Il met aux statues des cheveux naturels, des perruques. On rencontre en Espagne des crucifix d'un mètre cinquante centimètres à deux mètres de haut, qui ont de vrais cheveux. Gela nous répugnait, à nous autres étrangers, d'autant plus que ces chevelures ne sont l'objet

d'aucun soin. La poussière s'y ramasse, et l'effet, je vous assure, n'est plus guère artistique. William fit plusieurs fois cette observation dans le cours de notre voyage; et il se montrait également choqué à la vue des chevelures de femmes appendues à la muraille dans certains sanctuaires dédiés à quelque madone particulièrement vénérée. C'est un genre d'ex-voto que les femmes espagnoles apprécient beaucoup , et dont elles ont propagé l'usage hors de leur pays, comme on peut le voir à la chapelle de Santa-Cruz , à Oran.

« Moi aussi, disais-je à William, je n'ai vu longtemps ces chevelures si près de l'autel qu'avec un sentiment d'improbation. Cependant, quand je pense à l'étendue du sacrifice qu'elles supposent, je me sens porté à la tolérance.

— Il est vrai, me répondit-il enfin , il faut rapprocher l'objet matériel de l'acte moral qui en explique la présence. Cet acte est peut-être héroïque; peutêtre est-il dicté par la piété filiale, par une sainte affection comme par une foi sans bornes. Et puis les femmes , les jeunes filles espagnoles doivent, plus que nulles autres, tenir à leur chevelure : elle est si noire et si belle! et d'ailleurs, sous ce climat brûlant, ne compose-t-elle pas leur seule coiffure? Combien il faut craindre les jugements trop sévères et précipités sur les mœurs étrangères ! On s'expose à méconnaître et à condamner le bien , pour sauver des convenances qui reposent uniquement sur des appréciations arbitraires. »

Le réalisme espagnol n'est point arrivé à sa plus

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