CHAPITRE IL
Notre-Dame de la Solitude, qu'il fit à la demande de la reine dona Isabel de la Paz, épouse de Philippe II. Becerra avait échoué deux fois en offrant à la reine des statues qui ne lui convinrent pas. Mais , si l'on en croit le moine Fray Antonio de Arcos, la Vierge, touchée de l'anxiété et des efforts du sculpteur, lui apparut une nuit et lui dit de retirer la bûche qui brûlait au foyer de sa cheminée et d'en faire la statue. Il obéit, et fit le chef-d'œuvre de tendresse, de douleur et de résignation qui vint orner la chapelle du couvent des Minimes à Madrid.
Après notre visite nocturne au musée de sculpture de Valladolid, nous retournâmes au logis. A l'entrée de la fonda se tenait un pauvre vieux pèlerin, portant le costume traditionnel que je n'avais jamais vu qu'en image, dans les représentations de saint Jacques ou de saint Roch. Ce brave homme avait une barbe blanche ; sur les épaules une pèlerine brune , comme le manteau des Castillans, et ornée de deux coquillages; un long bâton à nœuds faits au tour; un large sombrero avec Y enseigne ou médaille de plomb du pèlerinage; la gourde, enfin, suspendue à la ceinture de cuir. Nous lui donnâmes quelques cuartos (ce sont les sous espagnols), et il nous tendit un petit livret qui renfermait la légende de saint Jacques le Majeur, Santiago, patron et apôtre de l'Espagne, et la liste des reliques qu'on vénère dans la cathédrale de Santiago ou Compostelle. Voici la teneur de la légende bien connue des Espagnols, qui y attachent une foi entière. Elle nous fera con-
naître les origines du christianisme dans leur pays. Après la mort de saint Etienne, saint Jacques le Majeur, frère de saint Jean, prêcha quelque temps aux Juifs en Palestine, puis il s'embarqua pour venir en Espagne. Au départ, il alla demander la bénédiction de la bienheureuse Vierge Marie. Et la Vierge lui dit : « Va, mon fils; accomplis l'ordre de ton Maître , et souviens -toi que dans celle des villes d'Espagne où tu convertiras le plus grand nombre d'hommes à la foi, tu élèveras une église en mon nom. » Il prêcha en diverses provinces de l'Espagne, et ce fut à Saragosse qu'il bâtit une église en l'honneur de la sainte Vierge. Revenu à Jérusalem, il y souffrit le martyre. Ses disciples prirent son corps pendant la nuit, de crainte que les Juifs ne vinssent à le maltraiter, et ils l'apportèrent à Joppé, maintenant Jaffa. Là ils le déposèrent à bord d'un navire, priant le Seigneur de les diriger vers le lieu où il lui plairait que le corps de son serviteur fût enterré. D'autres disent que l'apôtre leur avait demandé luimême de lui donner la sépulture en Espagne. Quoi qu'il en soit, le navire fut poussé vers les côtes qui unissent la Catalogne à la France ; mais aucun signe n'annonça qu'il dût s'y arrêter, non plus que le longdès rivages jusqu'au détroit de Gibraltar, au delà duquel il fut conduit. L'ange du Seigneur qui apparaissait en avant du vaisseau ne s'arrêta qu'à Iria, maintenant El Padron, en Galice, où l'apôtre avait auparavant séjourné plus longtemps que sur tout autre point de l'Espagne. On voit à El Padron les