‹ L'Espagne, orné de quatre gravures d'après M. Gustave DoréChapitre 35 sur 174 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

le bonheur d'être préservé de l'école des critiques outrés, qui, dans la crainte de laisser subsister une légende, une tradition à peine douteuse, démolissent des monuments historiques et des croyances très-vénérables. A mon sens, la critique large et tolérante en pareille matière est infiniment préférable à la critique exigeante qui, en France, nous a fait tant de mal. J'admirais et j'enviais cette facilité de croire dont les savants espagnols nous ont à différentes reprises donné des exemples. Chez ce peuple, le patriotisme s'exalte et se nourrit aux sources vives de la tradition, et jamais nous n'avons remarqué que la saine raison ou- la rectitude du jugement en fût affectée. Cet effet résulte bien plutôt de notre manque de respect pour les traditions et de nos exigences excessives en fait de preuves et de témoignages.

Nous disions tout à l'heure que l'apôtre saint Jacques avait bâti à Saragosse une église en l'honneur de la sainte Vierge. Voici sur ce point l'antique tradition si chère aux Espagnols.

Les disciples que saint Jacques avait amenés à Jésus-Christ sortaient de la ville chaque nuit, et venaient au bord de l'Ebre. Là, après un court sommeil, ils priaient et méditaient. Ils avaient passé quelques nuits de cette manière, et l'apôtre se trouvait avec eux, lorsqu'à minuit ils entendirent tous des voix d'anges qui chantaient : Ave, Maria.

La sainte Vierge apparut, et ils se prosternèrent. Elle était sur un pilier de jaspe ou de marbre blanc, environnée d'une multitude d'anges.

La glorieuse Vierge appela l'apôtre, et lui dit : « C'est ici, mon fils, la place même où il faut bâtir une église en mon honneur. Prends ce pilier que mon Fils, ton Maître, a envoyé, afin qu'il reste ici jusqu'à la fin du monde , et qu'en ce lieu de merveilleuses choses soient accomplies par la vertu de mon Fils.»

Les anges avaient préparé une image de la Vierge , et ils la placèrent sur le pilier où elle demeure depuis ce temps. L'apôtre éleva une chapelle qui abrita la statue et son piédestal. Le sanctuaire a été plusieurs fois reconstruit, avant l'érection de l'immense basilique qui le remplace aujourd'hui et qui a été commencée en 1681.

Mais l'image de Nuestra Senora del Pilar et le pilier lui-même ont été pieusement conservés, et ils sont le but d'un pèlerinage que les Espagnols placent en cinquième ligne, c'est-à-dire après ceux de Jérusalem, de Rome, de Saint-Jacques et de Lorette.

Il nous eût été fort agréable, à William et à moi, de prendre, en quittant Valladolid, la route de Léon, des Asturies et de la Galice. Nous eussions vu les magnifiques pâturages, les montagnes boisées et les grands troupeaux du Léon, les Maragatos ou montagnards d'Astorga, qui portent la fraise autour du cou; les Maragatas, leurs femmes, qui y ajoutent les grandes boucles d'oreilles, comme les anneaux des Mauresques, et les lourds colliers d'or, d'argent et de corail, garnis de médailles d'argent et de figures de saints; la cathédrale de Léon, ce chef-d'œuvre de l'art gothique , élevé au xme siècle par l'évêque don

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