‹ L'Espagne, orné de quatre gravures d'après M. Gustave DoréChapitre 50 sur 174 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

rera s'y sont immortalisés. Leur ouvrage n'est aujourd'hui qu'une ruine ; mais quelle ruine ! Le pinceau hardi et romanesque des décorateurs d'opéra n'oserait rien d'aussi émouvant que ces quatre hautes tours des angles du palais, que ces trente-deux arcades en galerie, d'une courbe si noble, au fond de l'édifice sans toiture , dévasté , posé sur la plus élevée des sept collines de l'antique capitale des Castilles. Il faudrait des millions de réaux pour le réparer. Mais oserai-je le dire? il est aussi beau, plus beau peut-être en ruine que restauré.

Une inscription excessivement patriotique , tracée à l'intérieur du monument, rappelle qu'il a été incendié en 1809 par la barbarie des Français. Mais elle ne dit pas que si les Français ont eu le tort impardonnable de le livrer aux flammes , les Espagnols les ont malheureusement aidés, et qu'ils se sont montrés d'une activité rare au pillage des débris. C'est ce que nous avouait humblement notre docte et loyal cicérone.

Le globe d'or du soleil descendait à l'horizon, vers la sierra de Guadalupe, lorsque nous quittâmes l'Alcazar, et le disque argenté de la lune se révélait au levant, sur le fond du ciel moins enflammé. Au milieu des canons et des fleurs de l'esplanade , la population commençait à venir goûter la fraîcheur du soir. Nous descendîmes à la casa de campo , à la villa de notre hôte, en passant devant l'église San-Juande-los-Reyes, dont nous avons loué ailleurs les remarquables sculptures. Nous jetâmes seulement un coup d'œil sur la singulière décoration de ses murs exté-

rieurs, qui consiste en un grand nombre de chaînes déroulées horizontalement ou suspendues clans le sens vertical des lignes d'architecture. Ces chaînes sont un trophée. Quand les derniers Maures eurent été chassés d'Espagne, à la fin du xve siècle, elles furent enlevées aux esclaves chrétiens délivrés, et attachées à l'église qui devait perpétuer la mémoire des victoires de Ferdinand et d'Isabelle.

Avant d'arriver sur le Tage au pont de San-Martin, nous rencontrâmes un convoi funèbre. Le prêtre ne l'accompagnait pas jusqu'au cimetière; c'était fort triste. Les passants saluaient la croix qui marchait en tête du cortège; mais ils ne se découvraient pas devant la bière que des hommes portaient sur leurs épaules. A quelque distance s'avançait un autre groupe bien différent, musique en tête, musique de cuivre qui jouait les airs du monde les plus gais. C'était pourtant aussi un enterrement, mais un enterrement d'enfant; et la catholique Espagne, si profondément pénétrée dans ses mœurs de l'esprit de l'Eglise, écarte avec scrupule les signes d'un deuil moins chrétien, et leur substitue les manifestations de joie qui répondent à l'allégresse des anges recevant dans le ciel un des leurs. La nature veut gémir et pleurer; mais la foi la console, et lui fait entendre dans les alléluia de l'église, et même dans les bruyantes fanfares choisies sans trop de convenance, un écho des célestes concerts. Le petit cercueil où dormait l'enfant était orné de fleurs et tout brillant de passementeries et de clous dorés.

Page 1