CHAPITRE III
Du reste , il est assez curieux de voir dans les grandes villes d'Espagne, parmi les magasins de luxe, ceux des marchands de cercueils. Il y en a pour toutes les tailles, pour toutes les bourses, pour tous les goûts. Ils sont exposés en montre, empilés au fond du magasin, suspendus sur le trottoir au jambage de la porte. Ils sont plus ou moins ornés , mais généralement revêtus d'étoffe d'une couleur foncée. Un tel commerce n'est pas gai, même pour les passants. À côté, c'est l'étalage d'un fabricant de guitares, d'un bijoutier, d'un éditeur de musique ou d'une marchande de modes. Contraste ironique et amer ! C'est ainsi que la mort se présente à l'improviste, à travers les choses de la vie, sans prendre souci des cruelles contradictions qu'elle sème dans les familles et dans les cœurs.
Je ne pense pas qu'il y ait en Europe un peuple aussi familiarisé avec elle , et avec tout ce qui en provoque l'image et le souvenir, que le peuple espagnol. Gardez-vous de croire que ce soit, comme chez les nations barbares, absence d'intelligence et de sentiment, indifférence pour l'avenir. Non; car il n'est pas de pays où l'on prenne autant de soin de la préparation à la bonne mort. On ne se contente pas de la simple réception des sacrements, ni même de quelques visites du prêtre au malade en danger. Le ministre du Seigneur reste souvent jour et nuit, plusieurs jours même et plusieurs nuits, au chevet du chrétien dont la fin approche. Il continue ses pieuses et fortifiantes exhortations jusqu'à ce qu'il ait reçu le
dernier soupir du malade. Des confréries qui renferment des personnes de tous les rangs assurent au pauvre des funérailles honorables et des prières pour son âme ; d'autres assistent le criminel condamné à la garrotte , prient pour lui, ainsi que tout le peuple, tandis que le bourreau étrangle la victime, dont la langue, aux premiers tours de l'instrument, récite encore les paroles du Credo. Les confrères s'emparent du cadavre, l'enveloppent dans un suaire, le déposent dans un cercueil et le portent à l'église, où il reçoit les honneurs funèbres. Tandis que le patient s'achemine vers l'échafaud, des quêteurs, une tirelire et une clochette à la main, demandent l'aumône au nom du condamné, afin que des messes soient célébrées pour le repos de son âme. Et en effet, à l'instant où il gravit l'échafaud, des prêtres montent à l'autel dans les églises, et, au signal de sa mort, commencent pour lui la célébration du saint sacrifice. Comprenez maintenant pourquoi la mort inspire moins d'horreur aux Espagnols qu'aux autres peuples civilisés, et pourquoi ils craignent si peu d'en évoquer la pensée. La foi vive qui inspire une ferme confiance en Dieu vous donne tout le secret de ces mœurs moins dures que profondément chrétiennes.