‹ L'Espagne, orné de quatre gravures d'après M. Gustave DoréChapitre 52 sur 174 · TOLÈDE.— L'ESPAGNE SOUS LES ROMAINS.— LES WISIGOTHS · texte numérisé non relu

TOLÈDE.— L'ESPAGNE SOUS LES ROMAINS.— LES WISIGOTHS

Tranquillement assis au pied des orangers de la casa de campo , où notre hôte nous avait offert une confortable réfection, nous devisions au clair de lune sur les destinées de l'Espagne. La nuit augmentait le parfum des fleurs que nous apportait une brise molle et encore tiède. Comment notre pensée n'aurait-elle pas erré d'elle-même sur les âges de l'histoire? A travers les ombres transparentes de ces nuits d'Espagne, lumineuses comme les jours du pôle, nous distinguions à nos pieds le cours du Tage, la plazuela de las Barcas, dont le nom rappelle que, sous le règne de Philippe II, les barques allaient encore jusqu'à Lisbonne; devant nous, la Vega, des couvents en ruine, des cimetières, l'emplacement de la basilique wisigothique de Sainte-Léocadie , les ondulations de terrain qui marquent l'ancien amphithéâtre des Romains; à droite, les vieilles et trèshautes murailles de la ville, et sa brune silhouette sur laquelle semblaient planer les génies des peuples qui Pont possédée tour à tour.

« Plus je vois l'Espagne', dit mon ami William en s'adressant spécialement à notre hôte, plus je l'estime et plus je l'aime. Il y a chez elle tant de patriotisme et de foi! Dieu l'a tant favorisée! Je ne sais quelle pénétrante poésie souffle encore ici de toutes parts; je la sens jusque dans les noms propres de son histoire et de sa géographie.

— Oui , reprit le vénérable marquis ; les étrangers qui préfèrent à la religion l'impiété , à la véritable Église de Dieu le schisme et l'hérésie, aux grandeurs morales les produits matériels du commerce et de l'industrie, les écrivains qui font métier de bafouer les traditions les plus respectables, les pharisiens qui se scandalisent des usages innocents, mais opposés à leur petite intelligence ou à leurs propres habitudes, ceuxlà sont sévères pour l'Espagne, et, loin de lui accorder leur admiration, ils n'en parlent guère qu'avec dédain; mais les hommes vraiment éclairés partagent vos sentiments envers elle.

— Parmi les erreurs qui régnent au sujet de l'Espagne, ajoutai-je, une des plus répandues, c'est qu'elle doit au mahométisme son lustre le plus brillant. A entendre certains, les Maures l'ont tirée de la barbarie, et ils y ont implanté tous les éléments de la civilisation, l'agriculture, les sciences et les lettres.

— C'est, en effet, une erreur capitale, répondit le docte vieillard ; on raisonne sur l'Espagne du moyen âge comme si les Maures, qui l'ont conquise au vmc siècle, étaient alors des hommes civilisés, et comme s'ils avaient trouvé l'Espagne dans un étal

Page 1