CHAPITRE IV
Les Wisigoths comprirent si bien le prix des arbres , tant détruits par les Maures et qui font si malheureusement défaut à une grande étendue du territoire espagnol, qu'ils défendirent aux voyageurs d'en abattre aucun sans la permission du propriétaire , et que les peines suivantes, d'après lesquelles on peut juger de l'estime accordée aux diverses essences, furent édictées contre les destructeurs d'arbres : pour un arbre fruitier, l'amende est de trois sous; pour un olivier, de cinq; pour un grand chêne , deux sous; pour un petit, un sou; pour les autres espèces, deux sous. Le solidus ou le sou représentait une valeur assez élevée. Celui qui endommageait un cep de vigne était tenu d'en replanter deux. Des lois réglaient aussi l'éducation des bestiaux. Les abeilles, fort appréciées de tout temps en Espagne, où l'on consomme pour le culte une énorme quantité de cire , étaient si estimées par les Wisigoths, que le^voleur d'abeilles payait neuf fois la valeur de l'objet, et recevait en outre cinquante coups de fouet. Les canaux artificiels étaient multipliés, ainsi que les écluses et les moulins, et la loi veillait à l'équitable répartition des eaux. Je lisais encore il y a peu de jours les dispositions : De confringentibus molina et conclus ione s aquarum; De furantibus aquas ex decursibus alienis. Une haute prudence avait dressé des règlements pour la chasse de la bête fauve, pour l'usage de l'arc et du filet, pour les pièges tendus dans les lieux déserts.
Le commerce n'était pas moins protégé; et l'exportation des esclaves était sagement interdite. Des tra-
vaux importants furent exécutés pour la canalisation des fleuves : flumina majora per quœ commercia veniunt marium ; et, au commencement du vne siècle, le roi Sisebuth avait des navires de guerre. Pour favoriser les relations avec les étrangers, on accordait à ceux-ci la faculté de faire juger leurs différends selon les lois de leur nation par des compatriotes établis dans les ports de mer : ne dirait-on pas l'institution des consuls, qui pourtant ne se dessine nettement dans les ports de la Méditerranée que des siècles plus tard ?
Je ne veux pas insister sur cet ensemble de lois et de règlements; mais il faut qu'on sache que les Wisigoths l'emportèrent sur les peuples barbares convertis nu christianisme, sans excepter les Francs, fils aînés de l'Eglise, par le nombre et l'importance de leurs écoles , par le soin apporté à la formation des bibliothèques.
Cette civilisation, cette supériorité que je constate chez les Wisigoths, est due principalement à l'action des évêques , qui sont les guides de la nation -dans les conciles de Tolède, assemblées nationales à la fois politiques et religieuses, premières cortès ou états généraux du royaume. On y traitait d'abord des affaires ecclésiastiques, et les laïques n'étaient là que comme témoins; mais ils délibéraient avec les évêques sur les affaires temporelles. Les actes de ces conciles, dont le dix-huitième fut tenu sept ans avant l'invasion des Arabes, forment une des sources les plus sûres et les plus importantes de notre histoire.
Eh bien, le second concile, en 527, établit une