‹ L'Espagne, orné de quatre gravures d'après M. Gustave DoréChapitre 63 sur 174 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

« Mais, demanda William, comment se fait-il que ces hordes aient renversé la monarchie wisigothe? et comment expliquer ensuite l'incontestable grandeur du règne des Maures en Espagne du vme au xvL siècle? Débarqués en 711 pour la première fois, ils possédèrent en souveraineté une étendue plus ou moins considérable du territoire espagnol jusqu'à la prise de Grenade par Ferdinand et Isabelle, en 1492. »

Voici la réponse à ces deux questions.

Les Wisigoths ont succombé à l'invasion de conquérants bien inférieurs à eux sous le rapport de la civilisation, parce que la monarchie wisigothe n'était pas héréditaire, mais élective, et qu'elle devenait ainsi pour la nation une cause d'affaiblissement et de ruine, au lieu d'en constituer et d'en accroître la force. La couronne se trouvait offerte à l'ambition et aux intrigues des grands; de là les rivalités, les divisions, les haines, qui ont préparé des traîtres disposés à vendre la patrie à l'étranger pour satisfaire leurs passions personnelles. C'est la trahison d'un gouverneur de Septa ou Ceuta, à la côte d'Afrique, qui procura aux Arabes le passage du détroit et l'entrée de la Péninsule. Ils la trouvèrent pleine de troubles et de partis : les uns tenant pour les fils de Witiza , les autres pour le roi Rodrigue. Ajoutez à cela la différence des races anciennes non encore fondues avec la race gothique, et vous aurez une idée des circonstances qui affaiblirent les moyens de résistance chez les Wisigoths, et favorisèrent le succès chez les envahisseurs. Il faut noter enfin les perfides intrigues des juifs

d'Espagne pour livrer le royaume aux Africains, intrigues rappelées en ces termes par le dix-septième concile de Tolède, en 694 : « Par d'autres crimes, non-seulement ils ont cherché à bouleverser l'Église, mais ils se sont efforcés, avec une audace inouïe, de causer la ruine de la patrie et du peuple entier : Per alia sua scelera, non solum s fatum Ecclesiœ perturbare maluerunt, verum etiam ausu tyrannico inferre conati suntruinam patriœ ac populo universo. »

Enfin les traîtres s'imaginèrent d'abord que les Arabes, selon de fallacieuses promesses, se contenteraient d'une part du butin pour prix de leurs services; mais Tarek, et après lui Moussa, maîtres de l'Andalousie et de Tolède, s'installèrent en conquérants. Par une habile politique, ils firent avec les vaincus une convention qui, en assurant à ceux-ci une certaine liberté dans l'exercice de la religion et dans la vie privée, les disposait à renoncer plus facilement à l'indépendance politique, au gouvernement faible et toujours agité des rois électifs. Toutefois une partie des Goths, refoulée dans les Asturies, s'y organisa en royaume sous la conduite de Pelage, prince de sang royal, et sous la protection de la Vierge et des saints dont ils avaient pieusement emporté les reliques.

Une fois acceptés ou définitivement subis, les conquérants gardèrent les éléments de civilisation qui pouvaient se concilier avec l'islam. Ils firent venir d'Orient des Grecs, des juifs instruits, et mirent à profit un passé aussi étranger au Coran qu'aux Arabes. Par une erreur que j'oserai appeler grossière, on leur

Page 1