CHAPITRE VI
au Prado, et à divers autres palais, où leur dispersion ne permettait pas au voyageur de les admirer aussi facilement qu'aujourd'hui. Mais ces lieux, dépouillés , au profit de Madrid , des trésors dont les maisons d'Autriche et de France les avaient enrichis, deviennent bien froids, et je doute qu'en somme l'Espagne ait gagné beaucoup à l'excessive concentration de ces œuvres d'art. Il est vrai que Madrid n'a pas tout absorbé; plusieurs autres villes composent aujourd'hui leur musée par des moyens analogues, aux dépens des monastères éteints; mais on ne saura jamais ce qui a péri , ce qui périt ou se dégrade encore dans un travail quelquefois mal entendu et précédé par des années de pillage, de négligence et d'abandon.
Le musée royal de Madrid est le plus riche du monde, sans excepter ceux du Louvre à Paris, degl' Uffizi et du palais Pitti à Florence. Et on le comprend aisément si l'on veut bien se rappeler que le sceptre de l'Espagne s'étendait sur l'Italie et les Pays-Bas, précisément à la grande époque où la renaissance florissait, et que plusieurs des monarques espagnols se sont montrés avides d'acquérir les chefs-d'œuvre de la peinture. Charles-Quint se baissait pour ramasser les pinceaux de Titien; Philippe IV (1621-1665) appelait Rubens à Madrid, et envoyait l'illustre peintre Velasquez acheter à Londres, en 1648, les tableaux de Charles Ier. De la branche des Bourbons, Philippe V (1700-1746) et Charles III ont répandu l'or à profusion dans le môme but. Ainsi l'Espagne, tombée dans
la pauvreté par suite de ses malheurs, possède encore des trésors inappréciables en un genre de richesses qui semble réservé aux peuples à finances prospères ; elle est comme ces gentilshommes de certaines maisons déchues, qui manquent du nécessaire, mais qui gardent leur blason et quelques restes inaliénables de leur patrimoine.
Si nous disons que le museo del Bey est plus riche que nul autre en Europe, il ne faut pas l'entendre en ce sens que toutes les époques de la peinture et toutes les écoles y seraient heureusement représentées. Non; car on n'y trouve point de ces vieilles peintures byzantines, à fond d'or, qui ont précédé en Italie Cimabué et Giotto, ni de ces tableaux naïfs où le dessin s'affranchit peu à peu des formes conventionnelles pour chercher la nature, et qui marquent le berceau de l'art en Allemagne, en Flandre comme en Italie; telle école y occupe une large place , et telle autre, moins importante, n'y figure que d'une manière imperceptible. C'est donc au point de vue de la valeur propre de chaque tableau, et non comme collection historique , suivie et raisonnée , que le musée de Madrid se met au premier rang. Les toiles y sont merveilleunient conservées; ce qu'on attribue en partie à l'usage des épais tapis de sparterie (esteras), où s'absorbe la poussière, et au climat sec et pur, qui dispense d'appliquer aux peintures ces couches de vernis sous lesquelles elles miroitent dans nos musées du Nord.
Il nous est impossible de passer en revue ces longues iraltTios dû le corps se fatigue et l'Ame s'épuise