CHAPITRE VI
en admiration, en contemplation, en exclamations qui font regretter l'insuffisance de la langue humaine en face des créations du génie. Dire que Raphaël nous offre ici trois portraits et sept tableaux, dont deux au moins du premier ordre, c'est laisser entrevoir les splendeurs du musée royal. Avec quelle joie les regards avides s'attachent à ces chefs-d'œuvre qu'on a vus tant de fois reproduits par des copies informes ou précieuses, par la gravure savante ou la plus humble lithographie! chefs-d'œuvre qui sont comme le patrimoine de l'humanité , et dont le reflet éclatant ou obscur charme d'un bout de la terre à l'autre la chaumière du pauvre et le palais du riche. Le Spasimo, qui représente Jésus tombé sous le poids de sa croix et les saintes femmes se jetant au-devant de lui, est la pièce capitale du musée, et peut-être le meilleur ouvrage de Raphaël, si l'on excepte la Transfiguration , du Vatican. Le Spasimo, dont le nom vient du couvent sicilien de Santa-Maria-dello-Spasimo, ou de la Vierge évanouie, pour lequel il fut peint, a des tons briquetés et bistrés qui le mettent au-dessous de la Transfiguration pour le coloris; mais il est au-dessus par la beauté et l'imité de la composition.
La Vierge q la perle , ainsi appelée peut-être de l'exclamation de Philippe IV : Celle-ci est ma perle \ ou bien du petit coquillage, huître perlière mêlée aux jouets de Gesà bamh/iin, rivalise ici avec la Vierge au poisson, si belle, si chaste, mais dont la composition ne paraît pas bien comprise des critiques. Ce tableau nous montre un jeune chrétien présenté par
son ange à l'enfant Jésus , qui est sur les bras de la sainte Vierge. Le divin Enfant se penche vers le jeune homme, et, de la gauche, lui indique, entre les mains de saint Jérôme, le livre des saintes Ecritures, la loi de Dieu. C'est donc avec une véritable intelligence du sujet que cet admirable tableau se trouve placé en France dans la chapelle de plusieurs maisons d'éducation. Les critiques se trompent quand ils y voient Tobie et son ange; aussi ne peuvent-ils se rendre compte du reste de la composition. Tout, au contraire , devient naturel dans la signification que l'on vient de lire. Le poisson s'explique comme symbole du chrétien; car, dans les monuments et les écrits des premiers siècles du christianisme , le poisson, en grec, ichthus, est un hiéroglyphe qui signifie : Jésus- Christ, Fils de Dieu, Sauveur; en grec : lésons Christos, The ou Uios, Sâter : on voit que le mot ichthus est formé des initiales de ces derniers mots grecs. C'est à cause de cet acrostiche que la figure du poisson avait été adoptée des premiers chrétiens comme un signe mystérieux qu'ils comprenaient, mais que les païens ne comprenaient pas.
Le musée royal contient naturellement une foule de tableaux des écoles espagnoles, et les noms de Murillo, de Zurbaran, de l'Espagnolet, y apparaissent dans toute leur gloire. Au lieu d'essayer une analyse de leurs ouvrages , analyse qui nous mènerait trop loin , je rappellerai brièvement quelles sont les grandes écoles de peinture de la Péninsule et quels maîtres les ont illustrées.