‹ L'Espagne, orné de quatre gravures d'après M. Gustave DoréChapitre 79 sur 174 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

ture , soit même dans les œuvres mystiques du Pérugin, de Fra Angelico ou d'Overbeck. L'art ne peut pas saisir le beau absolu; il le contemple par quelqu'une de ses faces, et il en reproduit plus ou moins heureusement le reflet. De là la diversité des écoles, et les controverses élevées sur leur mérite relatif.

Pleins d'admiration pour Raphaël, pour Léonard de Vinci, pour Fra Angelico, nous n'en reconnaissons pas moins dans Murillo un rival de ces beaux génies, et dans l'art espagnol une puissance digne d'être mise en comparaison avec celle de l'art italien. Si le dernier l'emporte par le dessin, par ce que les classiques appellent la pureté du goût, par le spiritualisme élevé qui fait oublier dans ses compositions le monde matériel , le premier l'emporte peut-être à son tour par l'énergie avec laquelle il unit le divin et l'humain, la nature au surnaturel, la chair à l'âme et à Dieu. Or, dans la condition présente de l'homme , cette conception de l'art ne vaudrait-elle pas celle d'un plus pur idéalisme, surtout si l'on considère que la mission de l'art n'est pas précisément d'exciter l'enthousiasme des critiques raffinés, mais d'agir en général sur les âmes en les élevant et en les purifiant?

Bien que nous eussions vu aux musées de Madrid les dépouilles de l'Escurial , ce célèbre monument avait encore bien des titres à recevoir notre visite. Nous nous y rendîmes par la diligence , la veille de Saint-Laurent, patron du monastère.

Après quelques heures au galop sur une route poudreuse, à travers une campagne aride, nous entrâmes

dans le parc semé de broussailles, de genêts, de bruyères, d'arbres rabougris. Aux approches du monastère , quand nous gravîmes les pentes du Guadarrama, sur lesquelles il est bâti, la voiture fut assaillie par une foule de mendiants. Tous les estropiés de la contrée, les boiteux, les manchots, les aveugles, les idiots, les chancreux, se pressaient autour de nous et nous montraient leurs guenilles , leurs plaies , leurs béquilles , leurs moignons. J'ai vu là des types de vieillards qui auraient admirablement posé dans les ateliers de Ribera ou de Zurbaran. Je ne parle pas des muchachos qui se glissaient jusque sous les roues, demandant aussi l'aumône, mais peu de chose : un ochavito, moins d'un centime, au nom de Maria Sanlisima. Cette scène de mendiants est assez rare en Espagne. Et d'abord j'en étais importuné; plusieurs de nos compagnons de route s'impatientèrent vivement; leur impatience me fit réfléchir. Après tout, me disais-je , quel grand mal , si nous sommes un peu harcelés? N'est-il pas juste que la fête d'un saint mort sur un gril soit celle aussi de ces martyrs de la misère et de l'infortune? Pourquoi, hommes et femmes entourés de luxe et peut-être esclaves du sensualisme, pourquoi ces malheureux, qui sont nos frères en Jésus-Christ, nous causeraient-ils trop de fatigues et de répugnance? Ils nous présentent des plaies dégoûtantes; mais c'est une raison d'avoir pitié d'eux; c'est une leçon qui doit exciter notre reconnaissance envers Dieu qui nous épargne, nous qui peut-être à ses yeux ne valons pas ces pauvres gens; el qui sait si

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