‹ L'Espagne, orné de quatre gravures d'après M. Gustave DoréChapitre 80 sur 174 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

demain nous n'aurons pas autant qu'eux besoin de secours et de charité?

Nous voici en face de l'Escurial. Ce célèbre monument, à la fois palais et monastère, est un couvent d'Hiéronymites ou moines de Saint-Jérôme, et c'est aussi, comme la Granja et Aranjuez, une résidence royale. Il fut bâti par Philippe II, en mémoire de la bataille de Saint-Quentin, où Emmanuel-Philibert, général de Philippe, défit le connétable de Montmorency, le 10 août 1557, jour de la fête de Saint-Laurent. L'architecte J.-B. Manegro, et après lui son élève Jean de Herrera, ont donné, en mémoire du saint, la forme d'un gril à l'édifice. Les bâtiments en sont alignés comme les barres de cet instrument, et ils présentent dix-sept cloîtres. Une coupole , ornée à sa base de boules de granit et posée au centre de huit tours, surmonte cet ensemble imposant. Des caveaux grandioses, revêtus de jaspe et de marbres précieux, renferment les tombeaux de rois et de reines d'Espagne. «Je suis extrêmement embarrassé, dit un critique, pour exprimer mon avis sur l'Escurial, ce Léviathan d'architecture, le plus grand tas de granit qui existe sur la terre après les pyramides d'Egypte. (Ici le critique se trompe : les pyramides dont il parle, et que nous avons visitées, sont en calcaire et non pas en granit.) Tant de gens graves en ont parlé comme d'un chef-d'œuvre et d'un suprême effort du génie humain, que j'aurais l'air de vouloir faire de l'originalité de parti pris et de prendre plaisir à contrecarrer l'opinion générale; et pourtant, en mon âme et con-

science, je ne puis m'empêcher de trouver l'Escurial le plus ennuyeux et le plus maussade monument que puissent rêver, pour la mortification de leurs semblables, un moine morose et un tyran soupçonneux. »

Il faut s'entendre. L'Escurial est avant tout un monastère et une nécropole, une retraite de religieux ermites, voués à l'étude, au silence, à la prière, et une galerie de tombeaux. Dès lors la nudité de l'architecture, la sévérité des lignes, la pesanteur et le froid du granit, les tons bleuâtres et jaunâtres de la pierre, l'étroitesse des fenêtres, l'austérité du paysage faiblement combattue par les touffes des grands arbres qui s'élèvent sur les terrasses , au versant de la colline, à l'ombre du couvent, les longues et monotones galeries intérieures, tout est en harmonie avec le caractère moral de l'édifice, et c'est vouloir un contre-sens que de réclamer ici ce que vous trouvez à Aranjuez et à la Granja. D'ailleurs, si les rois, si la cour y viennent quelquefois respirer un air moins enivrant; s'ils y ressentent, par l'influence même de l'architecture, les impressions salutaires de la pénitence et de l'inévitable mort, n'est-ce pas un bien, et faut-il en faire un reproche à l'architecte? Trêve donc de jugements frivoles sur un monument qui ne l'est pas et ne doit pas l'être. Enfin l'intérieur de l'Escurial était grave, sans être morose, avant qu'on lui eût enlevé ses tableaux; et l'on peut même estimer qu'il offre encore assez de charmes dans ses fresques de Lucas Giordano, de Garducci, de Pellegrini.

L'église, bâtie en croix grecque et surmontée d'une

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