CHAPITRE VI
vaste coupole, est sobre de décorations; mais ses peintures et ses statues de bronze sont des chefsd'œuvre. Il faut avouer aussi que ses savantes proportions rappellent , par le sentiment de l'infini qu'elles provoquent dans celui qui les contemple, les puissants calculs de Michel-Ange en architecture. La nudité de cette église contraste assez avec la richesse habituelle de celles d'Espagne , pour que l'on soupçonne qu'une raison la motive, aussi bien que la sévérité générale de l'édifice entier.
A la bibliothèque, on mit complaisamment sous nos yeux une multitude de trésors. Les livres anciens sont, pour la plupart, à tranches dorées, posés dans les rayons, le dos vers le mur et la tranche en dehors; car c'est elle qui porte le titre de l'ouvrage gravé dans l'épaisseur de la marge. Nous vîmes des reliures à faire pâmer d'aise , je ne dis pas les bibliomanes, mais les bibliophiles les moins passionnés. Qu'est-ce cela pourtant comparé aux manuscrits de la Bible, des Pères, des classiques grecs et latins, des livres hébreux et arabes, ces derniers au nombre d'environ deux mille, par lesquels l'Escurial rivalise avec le Vatican ! Citons la bible grecque qui a appartenu à l'empereur Cantacuzène, un Coran, trophée splendide de la victoire de Lépante, un volume à coins de bronze, à fermoirs d'argent, contenant en lettres d'or les Évangiles et divers écrits des Pères de l'Eglise, monument du Xe siècle et du règne de Conrad le Salique.
L'austère et froid édifice que nous avions visité
nous laissait sous une impression profonde , et des pensées sérieuses nous dominaient. Au sortir des cloîtres , la lumière vive qui frappa nos regards , la chaleur du soleil qui succéda dans nos membres à la fraîcheur glaciale maintenue toujours au même degré sous les voûtes épaisses, derrière les murs de granit; les bruits et l'agitation de la feria qui se tenait au dehors, comme à toutes les fêtes religieuses espagnoles, les apparences du monde réel et vulgaire nous arrachèrent subitement à la méditation et à la rêverie qui nous avaient gagnés; nous passâmes comme étourdis à travers la foule. Les paysans, qui tout à l'heure étaient prosternés sur les dalles du temple, n'ayant sur les épaules que leur chemise, gisaient maintenant endormis par terre , à l'ombre des grands murs du palais; ils étaient dans les postures les plus diverses, et offraient un sujet de tableau rempli de séductions pour nos peintres réalistes; ils nous rappelaient les paysans de la campagne romaine fuyant la malaria, et dormant au mois d'août sur les pavés de Monte-Cavallo. Le tohu-bohu bruyant de la foire ne les réveillait point; pas même les sifflets de verre, ornés de fleurs artificielles, et dans lesquels les muchachos soufflaient en l'honneur de saint Laurent. Dans les baraques improvisées, boutiques à un réal ou à cinq sous, il y avait, comme en France, des bonbons, des poupées toutes primitives, des colifichets pour les jeunes filles, des jouets d'enfants, des indiennes à gros ramages , mais aussi quantité de guitares , de tambours de basque, de castagnettes; à côté, des