CHAPITRE VII
LA CUISINE ESPAGNOLE. — LA SIERRA-MORENA. — LES BRIGANDS. — LAS NAVAS DE TOLOSA. — BAILEN.
La Cordobcsa, dans sa course rapide, avait franchi le Val de Penas, dont les vignes, nées de ceps transportés de Bourgogne, couvrent une vaste étendue et fournissent en abondance un vin des plus potables , sinon des meilleurs de l'Espagne. Nous vîmes ensuite les belles collines qui séparent Almuriadel de la Sierra-Morena, et nous arrivâmes au déclin du jour à la Venta de Cardena. Le soleil avait disparu derrière les montagnes , dont les crêtes noires se dessinaient vivement sur le ciel embrasé. La diligence qui devait traverser durant la nuit les cols de la Sierra, ne nous eût pas permis de contempler selon nos vœux les sublimes horreurs que la nature déployait devant nous ; William partagea mon avis : nous quittâmes la voiture pour continuer notre route à dos de mule.
Au surplus , il faut bien l'avouer, deux choses nous rendaient à cette heure insensibles aux merveilles les plus saisissantes, je veux dire la fatigue et une faim
non moins grande, excitée encore par la brise du soir, qui commençait à descendre des gorges de la montagne.
Je tiens ce conseil d'un sage et savant touriste : en voyage, il ne faut pas lutter contre l'extrême fatigue; c'est gagner du temps que d'en perdre un peu à se reposer. Sans le repos, adieu la bonne humeur et la liberté d'esprit nécessaire pour observer et goûter ce que l'art ou la nature offre au voyageur; en vain lui montrez-vous du doigt quelque merveille , son estomac répond, avec le coq du fabuliste :
Le moindre grain de mil Ferait mieux mon affaire.
Tandis que mon compagnon stimulait l'indolence de l'hôtesse à nous préparer le repas, je convins du prix de louage des mules avec des arrieros ou muletiers, qui, le lendemain au point du jour, devaient partir de la venta pour Gordoue.
Mon ami William, en bon Anglais, attachait une grande importance à la cuisine; non point, je dois lui rendre cette justice, qu'il fût gourmet ni gourmand ; mais il croyait qu'un voyageur intelligent peut tirer des inductions philosophiques sur le caractère et les mœurs d'un peuple en observant ce qu'il mange et quelle est sa conduite à table; de plus, il estimait qu'un excellent moyen d'apprécier certains produits du sol et les ressources d'un pays, sans dîner moins confortablement pour cela, c'est de demander toujours les mets et les vins les plus renommés de chaque