CHAPITRE VII
par habitude , sur les grandes routes , où toutefois elle offre encore des avantages. Mais n'y eût-il que deux ou trois mulets, ils marchent d'ordinaire l'un derrière l'autre. Ainsi chevauchent les Arabes d'Algérie sur les routes impériales, comme s'ils suivaient encore le sentier tortueux de l'Atlas ou de la plaine déserte, ensevelie sous les broussailles.
Si la paresse est toujours un vice, elle est un malheur spécialement pour le touriste. Il doit être matinal. La nature dont il veut s'enivrer, la nature où il veut découvrir le reflet des grandeurs de Dieu, lui offre au lever du jour des beautés particulières, une vie propre, une éclosion, un réveil qui le fait assister, pour ainsi dire , comme Adam au spectacle sublime de la création.
Oh! oui, nous étions vivement pénétrés du sentiment de la puissance divine à mesure que nous approchions, devançant la caravane, de la sombre montagne qui découpait ses énormes sommets sur le ciel où se jouaient les premiers rayons de l'aurore. Les ravins devenaient des abîmes. Engagés au fond de gorges profondes, nous étions encore dans la nuit, quand le soleil éclairait déjà les cimes des rochers titaniques amoncelés au-dessus de nos têtes. Qui pourrait mesurer sans frayeur les gouffres insondables de Despenaperros , ses masses rocheuses, plus audacieusement posées qu'elles ne sauraient l'être dans l'imagination désordonnée d'un poêfe?
Suspendues en l'air à droite et à gauche, elles vont se réunir pour écraser l'imprudent qui passe à leur
pied. Horrible défilé, nul ne pourra te voir et t' oublier; tu serais une digne avenue de l'enfer :
Cosi da imo délia roccia scogli Moven, che ricidean gli argini e i fossi.
Ainsi, au bas de la montagne, les rochers découpent les précipices et les abîmes. (Enfer, c. xvin.)
Nous respirâmes enfin, parvenus à la pyramide qui marque la limite entre les provinces de Jaen et de Ciudad-Real. Sur ce monument, la piété espagnole a sculpté d'un côté la Vierge de Tolède et de l'autre la sainte Face, telle qu'elle est imprimée sur le suaire de Jaen. Devant ces images, je récitai mon bréviaire, non sans porter par instant les regards sur la nature imposante qui nous environnait, et qui élevait si bien l'âme à Dieu.
En attendant que nous fussions ralliés par les arriéres , William se livrait aux observations géologiques, et recueillait quelques précieux échantillons de la flore espagnole.
Bientôt nous entendons le zumbo, ou la grosse clochette du premier mulet qui marche en tête de la caravane. Le son grave et régulier de cette cloche réveille les échos de la montagne. On distingue ensuite le bruit des grelots des mulets qui suivent d'un pas égal, comme s'ils marquaient la mesure. La caravane approche, et fait halte près de nous.
Autrefois, à ce passage , les arrieros n'auraient pas laissé leurs carabines posées en travers sur les ballots des mules, On ne le franchissait que l'œil au guet et