CHAPITRE VII
dominait le midi de l'Espagne, et sa puissance menaçait de la reprendre tout entière.
Le calife Mohammed-en-Nacer, petit-fils d'Ab-el- Moumen, fit prêcher le djehad ou guerre sainte dans tout son empire. De son côté le pape Innocent III, fidèle aux traditions des pontifes, pères et protecteurs de la chrétienté, pacifiait les princes catholiques; il faisait annoncer à l'Europe une croisade en faveur du roi de Gastille Alphonse VIII, ou plutôt du christianisme appelé à un duel suprême. Le roi de Navarre, les ordres religieux de Calatrava, de Saint-Jacquesde-1'Epée, du Temple et de Saint-Jean-de-Jérusalem, les chevaliers français, commandés par l'archevêque de Narbonne , accoururent sous l'étendard de Gastille.
La solennelle rencontre de la croix et du croissant eut lieu dans les navas qui se déroulaient sous nos regards. Le 16 juillet, au point du jour, l'armée chrétienne, tombant à genoux, reçut des évêques qui l'accompagnaient l'absolution générale et l'indulgence plénière delà croisade; elle se relevait invincible. L'islam avait en lignes cinq cent mille hommes. Plus de cent mille mordirent la poussière; aussi les historiens arabes nomment- ils cette journée Elaquab, la punition. Elle marque une ère nouvelle dans les fastes de l'Espagne, dans le destin des Almohades, dont elle commença l'irrémédiable déclin. Leur empire se démembra en Espagne par la révolte des gouverneurs; et à la puissante unité du califat succéda la division du territoire entre des émirs, que les
princes chrétiens pouvaient réduire plus facilement. L'Espagne était sauvée.
Vous avez vu dans les armoiries de Navarre les chaînes qui se dessinent sur l'écusson et se réunissent au centre sur une émeraude. Elles ont été ajoutées au champ de gueules du vieil écu de ses ancêtres par le brave don Sanche, qui rompit le premier la chaîne tendue devant la tente du calife et décida la victoire.
Errant au milieu des oliviers et des cactus, qui commencent à paraître sur le versant de la Sierra et qui rappellent si bien les pays arabes, nous rêvions, mon ami et moi, comme absorbés par ces grands souvenirs. Nous ne cherchions pas la trace du sang : l'archevêque Rodrigue, historien et acteur du terrible drame, raconte que la terre but ce sang avec une telle avidité, qu'elle n'en demeura pas teinte : Con quedar muerta tan grande muchedumbre de Moros, dit d'après lui Mariana, en todo el campo no se via rastro de sangre. Assis au pied d'un olivier, symbole de la paix, dans le silence de la solitude à peine troublé par la brise qui fait frissonner les genêts d'or, je crois entendre le soupir des armées qui dorment sous ce manteau de verdure, je sens la présence du Dieu , qui fit dire ici même au calife En-Nacer: « Dieu seul est vrai; le diable est perfide.»
Il était bien tard quand nous entrâmes, le cœur serré, à Bailen.
Bailen! C'est là qu'en 1800 le général Dupont capitula entre les mains de Gastanos. A la tête de trois divisions exténuées de fatigue et de faim, coupées en