CHAPITRE VI
Dans la plaine, à Touest d'Avila, du milieu dun fourré d'arbres verts, se détachent les bâtiments xîlairs dun couvent et la façade grise d'une église sans tours. Le monastère de Saint-Thomas fut un couvent, un collège et un palais, le palais des rois catholiques. Un trésorier du roi avait entrepris de bâtir l'église. Ensuite, le roi Ferdinand reprit la fondation à son compte.
II espérait, en ouvrant cette université dominicaine aux fils de la noblesse, mieux gagner celle-ci à sa cause, et il rêvait d'habiter à Fombre d'un cloître. C'est de lui que Charles-Quint et Philippe II hériteront le goût de vivre en des couvents. Le prieur de Ségovie, Fr. Thomas de Torquemada, confesseur des rois, fut le premier prieur de Saint-Thomas d'Avila, et il a laissé, dans l'édifice qu'il éleva, les marques de ses pensées profondes et de son goût éclairé. A leur mariage, il avait, me dit-on, fait promettre deux
<}hoses à ses royaux pénitents : de vaincre les Maures et d'expulser les Juifs. Grenade n'était pas encore prise. Le moine patriote répétait sans cesse à Isabelle de Castille son delenda est Carthago, et, afin que chaque mur de Saint- Thomas rappelât aux princes l'impérieux devoir, ^ur tous les rinceaux des portails, sur les balustres des escaliers, sur les vousseaux des arcades, Torquemada fît sculpter des grenades. La merveilleuse slUeria gothique de la tribune, aussi svelte que celle de la cathédrale de Burgos, fut, raconte une ancienne chronique du couvent, l'œuvre d'un juif auquel Torquemada fit grâce •en faveur de son habileté. L'artiste demanda seulement qu'il lui fut permis de ne dessiner, parmi les motifs qu'il figurait, aucun symbole chrétien. Les grenades fleurissent toujours la «illeria : elles ne figurent pas dans Técusson des rois qui orne le centre des stalles, mais la silleria des moines achevée, Grenade avait été conquise. Aussi, au dossier des deux cathèdres royales qui se dressent aux deux extrémités du chœur, la grenade a pris la place qu'elle occupe aujourd'hui dans le blason d'Espagne.
Trois patios d'inégale opulence éclairent le couvent. Le granit du premier n'a guère d'ornements. Aux tympans du patio du Silence, sont gravées les initiales symboliques des rois, des flèches et un joug (F. Y.). Le patio des Rois est d'un style plus superbe, mais encore austère et grandiose. Une des classes du collège est encore
telle que l'ont connue Melchior Cano, Médina, et les grands maîtres qui y enseignèrent au xvr siècle. Les bancs de l'auditoire sont adossés aux murs. Les appartements royaux se composent de grandes salles, aux murs dépouillés, parés jadis de tapisseries perdues. Dans l'une d'elles, Torquemada se présenta un jour, demandant l'expulsion des Juifs. Isabelle résistait. Montrant un crucifix : « Voulez-vous, dit le moine, le crucifier de nouveau ? » Dans une autre salle, convertie en bibliothèque, furent condamnés, en 1491, les meurtriers du saint enfant de la Guardia. Au rez-de-chaussée, entre le patio du Silence et celui des Rois, dans une salle voûtée, se tint le premier procès inquisitotial.
Les crimes rituels n'appartiennent ni à la légende, ni à l'histoire antédiluvienne. La presse indiscrète en signale encore de nos jours, sur lesquels, aussitôt, les intéressés sans doute, jettent un voile épais. Le docte académicien espagnol D. Fidel Fita a publié, en 1887, dans le Bulletin de l'Académie d'histoire^ tout le procès du juif Yucé Franco de Tembleque. Pièces en main, on peut ainsi suivre la procédure de cette cause, entendre les charges des témoins et les aveux des coupables. Pour composer leur pain azyme, divers juifs avaient volé des hosties consacrées, et, près de la porte du Pardon, à Tolède, ils avaient ravi un enfant chrétien de trois à quatre ans, Juan de Pasa-
montes. Ils crucifièrent l'enfant dans une grotte, sur le chemin d'Ocana. Du cœur de Fenfant et des hosties on voulait composer le philtre sacré. Une des hosties fut prise, à Astorga, aux mains du juif qui la portait. Les principaux coupables furent saisis, leur crime établi d'après leurs propres aveux. Des sept juifs jugés à Avila, quatre furent brûlés sur la place du Marché.
L'église de Saint-Thomas est d'une sobre grandeur. Une seule haute nef de granit sombre. Au-dessus du maître-autel, sur des panneaux enchâssés dans un gracieux retable doré, Thistoire de saint Thomas, par Pedro Berruguette ; c'est du Ghirlandajo, avec une puissance de coloris, une fermeté de dessin toutes castillanes. La peinture espagnole subissait alors l'influence des maîtres toscans. Les dominicains se sont montrés artistes — c'est leur habitude — dans la restauration des autels latéraux, aux beaux retables gothiques. Dans le chœur se dresse, calme et imposant, le large tombeau de marbre du fils aîné des rois catholiques. Gomme ce tombeau cachait le maître-autel, Isabelle de Castille fit élever cet autel sur une voûte surbaissée d'un original efPet. L'église de Saint- Thomas est un chef-d'œuvre, grandiose et simple, d'une unité d'expression saisissante. Une mélancolie la remplit, celle de cette tombe où furent ensevelies les espérances de l'Espagne et les rêves de ses plus grands rois. Ferdinand et Isabelle n'aimèrent plus à habiter Saint-Thomas
TROIS PALAIS li^O
dès que leur fils y reposa. Le calme de la verte vallée, la paix des cloîtres fleuris de grenades n'eurent plus de charmes à leurs yeux. Ils ne voyaient plus que ce fils étendu, serrant de ses mains jointes son épée inutile.
Non plus seulement la solitude, mais le désert sauvage emplit l'espace à partir d'Avila. Des blocs de granit jonchent les vallées profondes. La sierra de Malagon dresse ses pointes couvertes de chênes verts. Plus de champs ; quelques troupeaux qui semblent abandonnés, et une tristesse solennelle et horrible. Enfin les vallées s'ouvrent, les lointains apparaissent ; on sort de la prison des montagnes. Adossé aux premiers contreforts de la Guadarrama, le grand Escurial apparaît. Théophile Gautier a dit tout ce que ce régulier monument peut causer d'épouvante à des nerfs romantiques. L'Escurial est l'expression adéquate d'une époque et d'un homme, le fruit que l'arbre mûr a laissé, afin qu'on pût éternellement (?) juger de sa puissance et de sa majesté.
Il respire la règle et la grandeur, une règle impassible, une grandeur surhumaine. Fontainebleau dit le plaisir de vivre, Versailles le bonheur de régner. La jolie chapelle de Mansard est une annexe de la demeure du grand roi ; le centre de 1 œuvre est la chambre qui regarde la cour de
marbre, et d'où riiumaine divinité rayonnait sur ses peuples. Les salles de fêtes sont essentielles dans nos palais royaux. L'Escurial nen possède aucune .
L'Escurial fut le domicile d'une idée, utopique peut-être, mais pas criminelle. On peut n'aimer pas Philippe II, blâmer certaines simplifications de sa procédure criminelle. On peut juger malhabile une politique, qui, s 'attaquant à trop de peuples, s'attira par suite de trop formidables rancîmes. La victoire d'Alcantara lui a livré le Portugal. Pourquoi ne l'avoir pas laissé au petit-fils d'Emmanuel le Fortuné ? Avant que la mort lui eût enlevé sa seconde femme Marie Tudor, il Pavait dû quitter. Quelle chimère que ce mariage entre deux princes qui devaient vivre chacun chez soi ! Il voulait soulever le roi de Suède contre celui de Danemark, et, sans la mort de Catherine Jagellon,il eût peut-être amené JeanWasa à convertir son pays. Mais qu'allait-il faire en cette lointaine galère? En France, il soutint la Ligue, quand la Ligue n'était plus soutenable. Il vivait trop dans ses idées. Sixte-Quint devina Henri IV. Lui, jamais. Aux Pays-Bas, s'il maintint sous son sceptre les provinces du Midi, il hâta peutêtre la séparation des provinces du Nord. Il voulait régner sur l'Europe, dit-on. Non; il voulait, en Europe, faire triompher sa foi. Cet homme fut malheureux dans ses projets, maladroit dans ses desseins, mais il fut sincère. Il se crut l'apôtre armé du catholicisme. Il dépensa, dans des
luttes extérieures, les plus belles forces militaires qu'un souverain ait jamais commandées, car, pour conduire ses armées et ses escadres, il compta des généraux tels que Napoléon n'en eut pas : Emmanuel de Savoie, le duc d' Albe, don Juan d'Autriche, Alexandre Farnèse, Spinola. Mais un homme ne peut pas tout conduire, surtout un homme auquel manquait Fart des tempéraments, et qui voulait, à tous les peuples, imposer le même traitement. Il ne sut jamais gouverner ses finances. Après avoir donné pour cent mille couronnes de joyaux à Marie Tudor, il manquait d'argent pour payer son domestique et pour passer en Flandre ; il mangeait à crédit. Lui, le maître du monde, l'impécuniosité l'assaillait dans son agonie. Et il eut, contre lui, la mort, les naufrages, l'imbécillité furieuse de son premier-né, la mystérieuse Providence. Comme à Pierre, il semble que Dieu lui dit : « Remets ton glaive au fourreau. Celui qui frappe sera frappé. » Et après quatre mariages, il laissa à l'Espagne un seul héritier, au cerveau anémique. Sceptique, Philippe II eut laissé les peuples se débrouiller entre eux, et il eût seulement fortifié son royaume ; pratique, il n'eut point assumé un rôle gigantesque et écrasant. La vierge Elisabeth a triomphé ; au jubilé de la reine Victoria, on a bu, à Londres, du jerez retrouvé dans les débris de l'Armada. L'Espagne n'a plus de colonies. Ces revers et ces triomphes font partie de
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ces choses insondables dont l'historien ne retrouve pas la raison.
L'inimitié s'est acharnée sur l'ombre de Pliilippe II, et, pour ses qualités bien plus que pour ses fautes, parce qu'il se piqua d'être la règle absolue et infaillible, la légende a travesti ce gendarme de Dieu. Elle Ta rendu hideux. Elle n'a eu pitié ni du roi artiste, collectionneur éclairé, protecteur avisé des arts, ni du père frappé dans son orgueil et dans sa chair. Napoléon a fusillé le duc d'Enghien : peccadille. Il a durement violenté un vieillard sacré, et, dans le tragique duel de Fontainebleau, il s'est abaissé jusqu'à altérer la raison du pape: lui en sait-on si mauvais gré? Mais Philippe II, dans cet austère Escurial, a dû séquestrer un iils forcené. Ce fils avait tous les torts. L'éducation la plus paternelle et la plus intelligente lui avait été assurée. Fou à lier, don Carlos devait l'être. Parce que son père s'engonça dans sa tierté humiliée, parce que, roi espagnol, Philippe II se raidit pour cacher au monde sa douleur et ses larmes, on prend parti pour le gredin contre le justicier, et, contre tout témoignage, on accuse le père d'avoir empoisonné son fils.
Pauvre grand palais mélancolique ! Dans cette chambre aux murs blancs, d'où Philippe II vit lentement venir la mort, connut-il les regrets du passé, entendit-il monter vers lui les clameurs de l'avenir ? Il croyait avoir bien fait. Du reste, il s'abandonnait à Dieu comme il avait fait quand
il apprit la ruine de rArmada, et quand il vit mourir cette reine charmante et douce, Isabelle de Valois. Il connut que la fin de tout sur terre est lamentablement triste. Il dit à son héritier des paroles calmes, et, en fermant ses yeux dans la misère de ses dernières souffrances, il fit sans doute appel, de toutes les sévérités de Thistoire, à Celui qui seul est de force à juger une pareille vie.
L'Escurial n'a point, ce me semble, l'austérité sinistre que lui prête le préjugé. Il est, évidemment, d'une étendue exagérée. Elevé dans une ville, il épouvanterait par la surface qu'il couvre. Le voisinage des montagnes atténue ses proportions, et ses couleurs se marient si heureusement au paysage qui Tentoure, que, vu des cimes, il forme un tout harmonieux, rendu même gracieux par les élégantes aiguilles des quatre tours des angles. La façade de l'église, dans le patio des Rois, est tout simplement laide ; c'est un morceau manqué. Mais cet immense gril de granit a sa poésie, et cette poésie n'est point sombre. La multiplicité des patios — il y en a seize — fait qu'aucune partie de l'édifice n'est d'une grandeur énorme. Chacune forme un petit couvent paisiMe, où rien n'écrase, ni les hauteurs ni les étendues. Les successeurs de Philippe II ont transformé en palais le quart du couvent. Ils l'ont tendu de vives tapisseries, représentant, d'après Goya, des scènes populaires. Ils l'ont meublé avec opulence, et lambrissé de bois pré-
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cieux. Ce palais, égaré dans un couvent, paraît de dimensions réduites, et il est charmant, avec de belles vues infinies sur la montagne boisée de chênes verts. Derrière les fourrés sombres des premières verdures, les vallées s'enfoncent, noyées dans ces teintes bleutées, que Yélasquez a &i merveilleusement rendues dans le fond du portrait de Balthasar Carlos. Tout ce qui est pour l'homme, dans l'Escurial, est réduit à la taille humaine. Mais au cœur de l'édifice, l'église s'élève dans des proportions divines. A elle seule l'immensité est accordée. Aucun ornement aux chapiteaux ni aux corniches. Les cannelures des pilastres les font ressembler aux plis de longues draperies austères. Ce style classique, qui, chargé d'ornements, donne aux églises romaines un caractère si peu religieux, est parvenu, à l'Escurial, à demeurer sérieux et chrétien, et la majesté des églises romanes n'est pas plus empreinte d'adoration, que les cintres graves de la monumentale basilique. On reproche à Philippe II d'avoir défendu à Herrera d'orner son œuvre, mais, grâce à cette défense, l'Escurial, qui est une nécropole, a gardé son caractère. Les successeurs de Philippe II ont voulu orner le caveau royal. Ils y ont trop prodigué les bronzes dorés, et, grâce à eux, le riche panthéon des rois d'Espagne est dépourvu du sens que comportait un si auguste ossuaire. Rien n'y saisit l'àme; la majesté de la mort en est absente. La chapelle des Médicis, à Florence, est plus solennelle, et.
pour goûter la poésie du panthéon d'Espagne, il faut lire les noms gravés sur les urnes de marbre, et ajouter, par la pensée, à ce que ces opulents loculi ne disent pas. Le panthéon des infants est tout moderne. Le prince don Carlos et sa mère occupent les premières couches de ce dortoir de marbre blanc, et tous ces noms, toutes ces armoiries accolées éveillent une profonde mélancolie, en qui se rappelle les infortunes et les grandeurs de ces ombres oubliées.
J'aime peu Tinterminable façade du couvent. J'aime, au contraire, ses façades latérales, aux douces teintes, aux toits d'ardoises ondulés, aux simples lignes. Celle qui regarde le midi et l'espace parle aux âmes d'infini. Et j'aime surtout qu'en cette œuv^re colossale, le maître ait si peu songé à lui. Les rois d'ordinaire, ne construisent que pour eux, et il est manifeste que Philippe II n'a bâti que pour Dieu.
A lui, derrière l'abside, il s'est réservé, autour d'un petit patio modeste, de pauvres appartements. Ils sont blanchis à la chaux, carrelés de briques, garnis, à la base des murs, de carreaux bleus de Talavera. La chambre du roi est une cellule monacale. Il travaillait à ce grand bureau de bois blanc. Il s'asseyait sur ces fauteuils de cuir, appuyait sur cet escabeau, sa jambe malade. Il souffrit dans cette alcôve, et, quand la mort l'appela, il se fit porter, en arrière de son alcôve, dans cet oratoire dont la porte s'ouvrait sur le chœur de l'église, et il mourut en regar-
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dant le maître-autel. Qu'on pense ce qu'on voudra de riionime, cette fin fut grande, et j'en souhaite une semblable à nos parvenus d'aujourd'hui, si égoïstes, si méprisants, et, après tant de crimes, si dénués de repentir et d'espérance.
Pour un goutteux^ frileux comme un singe, ce fut une étrange idée, à Charles-Quint, de s'enfermer à Yuste. Comme à son grand-père, comme à son fils, il lui fallait le voisinage d'un couvent. Dante, un jour, était entré au monastère de Saint-Marc, à Florence. Il s'arrêtait à regarder le cloître, et, comme un frère lui demanda ce qu'il cherchait, il répondit : « La paix ! » Il fallait la paix à Charles-Quint, et loin des Flandres, loin d'Allemagne, loin de Tolède et de Madrid et de Valladolid, dans cette incommode vallée, il la trouva. Le fastueux bourguignon, le grand batailleur, l'empereur voulait sombrer. Dans cette mémorable séance du ^o octobre 1555, à Bruxelles, il avait distribué ses Etats. « Mon cher fils, avait-il dit à Philippe II, je vous donne mes pays de par delà. Je vous recommande la religion catholique et la justice. »Les grandeurs désabusent, et Charles-Quint les avait épuisées. Sincèrement, il voulait n'être plus rien. S'il ne résigna point l'empire, il ne voulut plus, dès 1558, être traité en empereur, et il se fit graver des
sceaux sans couronne, sans aigle, sans Toison d'or.
Avant de s'embarquer à Flessingue, il avait licencié sa garde et sa maison : quatre cents personnes. Pour raccompagner dans sa retraite, il choisit quelques seigneurs, des religieux, une escouade de hallebardiers. Il emporta de l'argenterie, des joyaux, quelques toiles du Titien, son peintre favori. Par suite d'un malentendu, il ne trouva, en débarquant à Loredo, ni subsides, ni prêtres, ni médecins. Il avait du différer son départ de Flcssingue, faute d'argent. Il devait deux cent mille écus à ses domestiques, et sa caisse était vide. A Bruxelles, Targent lui manquait pour les besoins journaliers. Jusqu'à sa mort, il se plaindra de cette inconcevable pénurie, qui prouvait le désordre chronique des finances de l'Espagne ^ Le voyage de Loredo à
1. La situation financière de Charles-Quint fut toujours critique. Dans ses divers États, ses propriétés domaniales avaient perdu de leur valeur, ou bien avaient été aliénées. Les impôts sur le commerce lui donnaient, en Espagne, 920.000 ducats, ou même plus d'un million. De toutes ses provinces d'Europe, Charles-Quint ne retirait qu'environ 4 millions de ducats. D'Amérique, où le désordre était inexprimable, il ne venait pas, en 1526, plus de 400.000 ducats.
Ces revenus ne suffisaient, ni aux besoins ordinaires, ni aux f;uerres de l'Empereur. La Cour suivait les fastueuses traditions des Bourguignons. Avant son mariage, Charles-Quint dépensait douze fois plus que ses ancêtres avec toute leur maison. Partout, les dépenses excédaient les revenus, et les provinces devaient toujours fournir des contributions extraordinaires. Aucune ne les olTrit plus libéralement que les Pays-Bas qui donnèrent jusqu'à
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Yuste fut pénible. L'empereur refusait les réceptions solennelles. Il traversa la Castille « avec les plus méchantes bètes, dit le majordome Quijada, par les plus mauvais chemins, en s'arrètant dans les maisons les plus sales que j'aie vues de ma vie. » Sa suite se composait de quatre gentilshommes, de quatre valets, de ses barbiers, de ses officiers de bouche, de son écurie et de sa garde.
Lorsqu'il fallut s'engager dans la sierra de Bejar, pour redescendre dans la Vega, ce fut une difficile entreprise. Les litières ne pouvaient plus passer par les sentiers pierreux. Pendant trois lieues, Tempereur, assis sur une chaise, fut
cinq millions de florins, c'est-à-dire deux millions et demi de ducats. La politique de Charles-Quint nécessitait, en outre, des. impôts forcés extraordinaires. Le pape lui permit d'imposer les biens ecclésiastiques: il lui concéda la Acnte des bulles de la criizada. En 1526, afin de soutenir la guerre contre François U', l'Empereur puisa dans la dot de sa femme. En 1529 il aliénait aux Portugais ses droits sur les Moluques. A bout de ressources, il emprunta : faute de gages, il aliénait à ses créanciers l'administration des impôts. Il vendait ainsi son blé en herbe. Cette méthode désastreuse engloutissait d'avance les revenus à venir. Quand le gage même manquait, il empruntait à 10. 20, 30, poui" cent. Aussi Ruy Gomez de Silva put-il affirmer que le motif pour lequel Charles-Quint avait abdiqué était bien simple : il ne pouvait plus gouverner, ses revenus étaient épuisés.
Philippe II hérita de cette situation obérée. On lui conseilla,. pour s'en sortir, de vendre ses biens, ou de faire banqueroute, ou de modifier la valeur de la monnaie. Il n'accepta aucun de ces moyens, et, jusqu'à la paix de Cateau-Cambrésis, lutta désespérément pour soutenir ses dépenses. A calculer ce que la politique de Charles-Quint coûta à l'Espagne et ce qu'elle lui rapporta, om peut dire que le jeu ne valut point la chandelle.
porté sur les épaules des paysans. Après sept heures de cahots, on le déposa dans le château de Jarandilla, chez le comte d'Oropesa. Les serviteurs n'auraient point voulu aller plus loin. L'idée de vivre à Yuste les effrayait. « C'est la vie la plus ennuyeuse et la plus isolée que l'on vit jamais, écrivait Quijada. C'est la chose la plus triste qu'on puisse concevoir. Ah! comme j'irais volontiers mans^er des asperges et des truffes dans TEstramadure ! » Mais, un an avant son abdication, Charles-Quint avait résolu de se retirer dans un monastère de Hiéronymites. En 1342, aux Etats de Monçon. n'avait-il pas déjà confié à son ami François de Borgia, vice-roi de Catalogne, son secret désir de se retirer un jour, quand le prince d'Espagne serait en état de régner ? Depuis lors, le vice-roi avait fui le monde, et l'empereur, désabusé et croyant, voulait suivre, de quelque façon, ce grand exemple» Charles-Quint avait d'abord pensé se réfugier à Sista, près de Tolède, où il s'était renfermé pendant deux mois, en 1539, pour pleurer l'impératrice Isabelle. Il préféra Yuste, on ne sait pourquoi. De Flandre, il avait envoyé le plan de la demeure qu'on devait lui bâtir, au sud du couvent. Le 25 juillet 1556, les travaux étaient achevés. On avait adossé au monastère un logis composé de huit pièces, quatre au premier pour l'hiver, quatre au rez-de-chaussée pour l'été. De son lit^ par une large baie vitrée, l'empereur pouvait assister à la messe. A deux kilomètres,
un mauvais villag:e, Cuacos, où Quijada pouvait malaisément installer sa famille. « Des fenêtres, écrivait tristement le majordome, on voit une montagne de pierres, une autre boisée de chênes, pas de plaine, pas de chemins où Ton puisse se promener, pas d'eau courante. La chambre du prince n'a rien de gai. Elle est fort maussade. La solitude est complète : nous sommes murés par des montagnes. »Les landes, en effet, s'étendent sous les fenêtres royales, bordées par la sierra de Guadalupe. Le Yuste d'aujourd'hui est une maison de correction. Il semble que l'empereur prévoyait cette destination.
En vain ses familiers lui déconseillaient-ils cet emprisonnement. Pour la première fois il faisait mentir sa devise, et, dans la vie, ne voulait point passer plus oiiltre. Il congédia quatre-vingt-dixhuit serviteurs, et, avec huit valets de chambre, six barbiers, divers officiers, Juanelo son horloger, cinquante religieux de différents costumes, le o février 1557, il vint à sa dernière étape. Tout ce ménage allait mettre un assez beau désordre au couvent ; on en vit les effets en de vives discordes survenues parmi les moines. Mais les Hiéronymites étaient heureux de l'honneur que leur faisait l'empereur-roi. Le prieur qui le reçut s'embrouilla dans son compliment. Il appela le prince : « Paternité ». Un moine tira trop vivement la main royale qu'il voulait baiser : « Grâce, lui cria Charles-Quint, vous me faites mal ! »
Ni à Jarandilla, ni à Yuste, Charles-Quint n'aurait voulu régner. Il avait assez à faire à soigner sa goutte, son asthme et ses hémorroïdes. Cependant, le désir d'être informé le reprit bientôt. La perte de Calais, la mort de la reine Éléonore l'avaient affecté ; il se tint dès lors au courant des nouvelles. ^Nlais dans sa retraite il fût resté à Fécart des affaires, si le ministre de Philippe II, Ruy Gomez de Silva, n'était venu le prier, en mars 1557, d'assister le roi de ses conseils el de Taider de son expérience- Dès lors, l'empereur se réveille. 11 s'abstint toujours d'intervenir dans ce qui touchait au royaume. Il renvoyait les intercesseurs au roi ou à la régente. Seule, l'affaire des luthériens de Yalladolid le préoccupa S ainsi que les malversations des officiers de la Casa de contractation de Séville. Il borna son action politique à quelques négociations relevant de la diplomatie extérieure. Prévoyant que la dynastie de Portugal s'éteindrait avec don Sébastien, il essaya de faire valoir les droits éventuels de son petit-fils don Carlos. Il tenta aussi de réunir la princesse Marie de Portugal à sa mère Éléonore, deux fois veuve
1. Un groupe d'illuminés, prêtres, gentilshommes et béates,, s-étaient laissés gagner par la doctrine de la justification sansles œuvres. Charles-Quint s'alarma de cette découverte, et, avec une ardeur qu'il n'avait pas montrée jadis contre Luther, il pressa la condamnation. L'empereur s'était à tel point affolé, qu'il menaçait de quitter Yuste pour instruire ce procès. Il mourut avant d'avoir obtenu la terrible répression qu'il désirait.
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d'Emmanuel le Fortuné et de François I '. Enfin, il essaya d'obtenir d'Antoine de Bourbon, duc de Vendôme, sa renonciation au royaume de Navarre, auquel ce prince avait droit par son alliance avec la maison d'Albret ^ Aucune de ces négociations naboutit, et elles étaient, en somme, de bien petits soucis pour celui qui, dans ses mains, avait tenu le sort du monde.
L'empereur n'existait plus à Yuste. Le train du prince était médiocre, et une économie assez stricte présidait aux dépenses de ce souverain besogneux. Seul, l'homme survivait, et, grâce aux lettres de son médecin, d'un secrétaire et surtout du majordome. Luis Quijada, cet homme nous apparaît dans limpitoyable misère du plus complet déshabillé.
La religion de Charles-Quint n'était ni farouche ni feinte. Il est douteux qu'il ait assisté, de son vivant-, à son service funèbre. Quijada, qui ne nous épargne le récit d'aucune indigestion royale, nous eût raconté cet épisode. Pendant deux carêmes, l'empereur assista aux oftices et aux pénitences des moines. Il faisait dire beau-
1. 11 ne faut pas regarder de trop près à la façon dont sopè rent ces expropriations forcées pour cause dutilité publique, d'où procèdent les unités nationales. Ferdinand le Catholique avait conquis la Navarre du simple droit du plus fort, et jamais Charles-Quint navait possédé, en sûreté de conscience, cette part d'héritage. Voilà pourquoi, jusqu'à sa mort, il essaya d'obtenir, de l'héritier légitime de Navarre, une renonciation à ce royaume conquis par la Castille depuis cinquante ans, et. qu'au traité de Noyon, Chièvres avait presque promis de rendre.
coup de messes pour tous ceux qu'il avait aimés et perdus. Il communiait aux fêtes principales. C'était un prince franc. En abdiquant, il avait dit aux Etats de Bruxelles : « Je sais bien, Messieurs, qu'en tout mon temps j'ai fait de grandes fautes, tant par mon jeune à^e, par ignorance et par négligence qu'autrement, mais bien vous puis-je certifier que jamais je n'ai fait force, tort ni violence, à mon escient, à aucun de mes sujets. Si j'en ai fait à quelqu'un, ce n'a été à mon escient, mais par ignorance. Je le regrette et j'en demande pardon. »
Il ne se piquait pas d'héroïsme. Dans son veuvage, il avait eu, à Ratisbonne, de Barbara Blomberghe, un fils qu'il avait confié à son joueur de viole, puis à son fidèle Quijada. L'empereur avait grande honte de cette faiblesse, et il mourut sans avoir révélé qui était Jeromin. Sa honte prouvait sa repentance. S'il s'était rendu coupable, envers sa mère, d'une séquestration barbare, un mot eût trahi son remords, car il n'avait pas, comme son fils, l'art de cacher ses pensées. Jamais personne n'entendit ce mot.
Charles-Quint avait une pitié sincère et empreinte de bonhomie. Son monde l'aimait. « Il doit être au ciel, écrivit Quijada quand l'empereur mourut; car, en ma vie, je n'ai jamais vu homme se tant souvenir de Dieu, ni le montrer davantage. »
Mais le grand homme invincible avait ses ridicules faiblesses. Sa santé fut toujours misérable.
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Jeune homme, le moindre exercice le jetait en des convulsions. A trente ans, il était podagre. Malgré sa gloire, il est de ceux dont l'Aiglon pouvait voir la menaçante silhouette dans la glace de Schœnbriinn. A cet homme que Pantoja représente les tempes vides, les lèvres exsangues, les traits tirés, il fallut une bien mâle fermeté pour mener une vie si guerrière parmi de perpétuelles infirmités, pour être le cavalier fougueux, vainqueur de Mûhlberg, qu'a peint Titien. Le côté ridicule de sa vie fut son incurable gourmandise. A Yuste, quand les splendeurs de l'empire se furent évanouies, quand le masque glorieux disparut, en présence de quelques familiers, l'appétit impérial occupa toute la scène, et ses pitoyables conséquences défrayent toute la correspondance de Quijada.
Charles-Quint adorait le poisson. Dès 1325, son confesseur, le cardinal Loaysa, le mettait en garde contre les mauvais tours que lui jouerait ce mets préféré. Le cardinal parlait à un sourd. En Espagne, le précoce vieillard n'avait, pour se guérir, qu'à vivre de régime. Mais comment refuser les truites, les melons et les pêches qu'on lui offre à Burgos, le gibier et le vin que lui envoie l'évèque de Palencia, les anguilles, les barbeaux et les anchois de Médina, le vin doux d'Avila? Quijada faisait les gros yeux, mais l'empereur s'oubliait, quitte à sentir, sur le chemin, les inconvénients de la bonne chère, et à éprouver des accidents que le majordome
nous raconte avec la plus comique sérénité. A Jarandilla, il reçoit des pâtés d'anguilles. Il demande des anchois et des harengs. Les anguilles lui réussissent mal. « Ne me servez plus d'anguilles, dit-il dans un accès de sagesse, parce que j'en mange, et elles me font mal. » La sagesse durait peu. Il lui faut maintenant des huîtres de Séville, des saucisses et des olives. Il mange dfes sardines et boit de la bière ; les perdrix de Gama lui semblent délectables. Quijada est désespéré. La goutte redouble. Elle est à peine partie, que les haîtres de Séville et les fruits mûrs provoquent d'autres malaises. Le froid vient. L'empereur demande son étuve, mais on ne peut Tempècher de manger trop de poisson.
A la saison des fruits, Charles-Quint commençait son dîner par un copieux service de cerises et de fraises à la crème, puis il absorbait du pâté fort épicé, avec du salé bouilli et du jambon frit. Le reste n'était que l'accessoire. Un tel régime ne pouvait le mener loin. Un soir, il avait trop copieusement coUationné sur une terrasse. Une royale indigestion s'ensuivit, et, le 21 septembre I008, l'empereur mourut, vaincu par son appétit. Ainsi devait finir aussi, après des excès <le fruits et de glace, l'infortuné prisonnier de l'Escurial, le prince don Carlos.
Elles ne sont pas sans enseignements, ces petites misères des grands hommes. Elles ne rapetissent pas ; elles rapprochent. Elles nous
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rappellent ce que, sous nos apparentes vertus, nous cachons tous de petitesses et de passions. Je quittais cette vallée oubliée, et j'allais, sur une mule osseuse, reprendre contact avec les vivants. Mon guide me précédait, un paysan dEstramadure, suivi d'un grand lévrier fauve. Il interrompit son silence pour me dire, d'un ton superbe :
— Vous avez vu l'appartement du César. N'estce pas c[ue rien ne fut plus grand que lui sous le soleil ?
— Rien, répondis-je, ou plutôt, si. mon ami, sous le soleil et dans votre terre, il y eut plus^ grand que lui : ceux qui se sont vaincus euxmêmes, les saints, qui sont les seuls grands, hommes.