LA VIVANTE
Avant de devenir Maidrit, et puis Madrit, la future capitale de Philippe II s'appelait, au x^ siècle, Majaerita, un joli nom. Elle n'était alors qu'un alcazar avancé destiné à protéger Tolède. Alphonse VI de Castille l'enleva aux Maures, en 1083. Il en offrit la mosquée à la Vierge de la Almudena. Les ineptes révolutions ont détruit, en ce siècle, Téglise de la Almudena. En attendant qu'on achève, en face du palais royal, la nouvelle cathédrale, le palladium de Madrid, la statue de Notre-Dame de la Almudena — la plus fruste qui se puisse voir — repose dans la crypte superbe de la future basilique.
Si habitué qu'on soit à la Castille, on n'approche jamais de Madrid sans surprise.
Pourquoi cette vallée qui va de la Guadar-
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rama au Tage n'est-elle point revêtue d'une opulente verdure? Les fourrés des jardins royaux au nord-ouest de la ville, le parc d'Aranjuez au bord du Tage, indiquent quelle végétation pourrait porter cette terre si cruellement pelée. Mais il faut le constater partout, sans jamais s'en consoler : rEspagnol extermine les arbres. Sauf dans les régions du nord-ouest, il a saccagé un pays admirablement dessiné. Même dans les rares provinces où les plaines sont très bien cultivées, les sommets sont d'ordinaire dévastés, et l'hydrographie de l'Espagne ne se ressent que trop de cette irrémédiable destruction.
Le déboisement des environs de Madrid date de PhiUppe IL Les grands seigneurs, à court d'argent, firent alors monnaie de leurs forets. Maintenant, à des horizons brûlés, à des pueblos que l'on croirait égarés dans des steppes, tant leurs naturels sont primitifs, succèdent soudain les voies ombreuses de la Florida, le beau parc du Prado, la culture toujours raffinée d'une capitale.
Aussi bien, Madrid n'est pas de ces cités que j'aime, qui se sont laissées doucement façonner par le temps et par la gloire. C'est une capitale de commande. Son palais royal est très noble, mais je regrette le vieil alcazar qui connaissait les premières dynasties et qui m'aurait raconté leurs conquêtes. Aucune église ancienne, aux voûtes emplies du souffle des prières d'autrefois. Les meilleures, comme San Isidro, sont du pur
Vi^nole, pleines, par conséquent, de convention et de contresens. Je comparerais volontiers l'architecture religieuse du xvii' et du xvTir siècle à la littérature gongorienne ou à la plupart des innombrables vers latins qu'alignèrent les humanistes de cette époque. Constructeurs et poètes se bornaient à ajuster d'anciens patrons, à modeler, à dorer, à polir. Ils marquetaient le marbre et mosaïquaient le style. Ils ne manquaient que de sincérité et de naturel.
Pour connaître les nouvelles avenues de Madrid, comme du reste celles de Rome, il n'est pas besoin de quitter le quartier de l'Etoile. Ce que ne donne point tout à fait l'Étoile, c'est le type madrilène, charmant de fraîcheur et de grâce.
Samedi ! Un étincelant cortège de gardes, aux casques battus de plumes blanches, approche du Buen Suceso. En voiture découverte, la famille royale se rend au Salve : l'infante Isabelle, les princes des Asturies... Le dernier landau porte Faimable roi d'Espagne, assis à la dernière place, laissant les autres à sa mère et à sa sœur. La reine Marie-Christine est simplement vêtue de noir. Son sourire captivant est empreint de tristesse. De leur tribune, les princes entendent les litanies de la sainte Vierge et le Salve Regina chantés devant le saint Sacrement exposé. La cérémonie finie, dignes et simples, ils repartent, et deux sourires me poursuivent : celui du jeune roi plein de confiance et de gaieté, celui de sa mère voilé d'une si discrète mélancolie.
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L'avant-yeille, à travers les rues pleines, sous les balcons drapés aux couleurs d'Espagne, était passée la procession du Corpus. Les troupes faisant la haie se découvrent et se prosternent au passage de Tliostie. Les timbaliers, les trompettes et les palefreniers du roi ouvraient le cortège, superbement montés et parés de leurs livrées Louis XY. Un des carrosses historiques de la cour suivait le saint Sacrement, traîné par huit alezans dorés. Rien de notable dans cette longue théorie, sinon, confondus dans les rangs de la même confrérie, des hommes du peuple, des grands d'Espagne couverts d'ordres, des officiers généraux et des soldats, perdus dans la même égalité, revêtus de la même noblesse, gardes du corps du même Dieu.
Quand Théophile Gautier vit cette même procession en 1840, les hommes, à l'approche du dais, toucliaient à peine le bord de leurs chapeaux. Et Gautier concluait : « L'Espagne catholique est morte. » Il la voyait à marée basse.
Le dimanche suivant, dans les galeries du palais royal, la cour d'Espagne faisait sa procession particulière. Les murs étaient parés de ces tapisseries fameuses que Paris a admirées à sa dernière Exposition. Dans ce royal décor, les hallebardiers attendaient, et, détail assez typique, murmuraient bonnement avec les passants contre les ordres et les contre-ordres que leur donnaient leurs officiers. La reine mère passa la première, en grande tenue de cour, précédée de
quelques chambellans, vraiment reine, respirant cette majesté simple, cette irréprochable dignité qui lui ont valu le respect, c'est peu dire, la vénération de l'Europe. Discutée comme quiconque est aujourd'liui au pouvoir, étrangère, et, par suite, quelque peu tenue en suspicion par un peuple jalousement national, impuissante comme toute reine moderne, chargée d'assurer la vie et le trône à un enfant auquel personne n'osait promettre un lendemain, la reine Marie-Christine par son autorité morale a désarmé toute médisance, et, au terme de sa régence, quand elle a présenté au monde son œuvre, le monde s'est incliné devant elle. Des ruines se sont accumulées sous son règne, les ruines d'un empire colonial, que, malgré des vices d'administration devenus chroniques, l'Espagne ne méritait pas de perdre. On a parlé de trahisons coupables. Ceux qui essayent, actuellement, d'exploiter contre la monarchie la perte des colonies, pourraient peutêtre mieux que d'autres, nous instruire du secret de ces trahisons. On a peu raconté avec quel héroïsme les petits soldats dEspagne s'étaient battus pour une cause perdue. La suprême défaite des Conquistadores a peu ému l'Europe égoïste. Du moins l'attitude des vaincus a-t-elle été noble, et il a été heureux pour l'Espagne d'avoir, à cette heure difficile, pour attirer les regards du monde,enbas,la bravoure des humbles qui mouraient,en haut, la vertu d'une reine vers laquelle ne pouvait s'élever aucune malédiction.
Des chambellans aux habits brodés d'or, les ;2:rands, la tète couverte comme dans Riir Dlas, précèdent le roi, très haut de taille, qui s'avance entre deux hallebardiers, et que suivent les officiers de sa maison. L'office achevé, le cortège royal reparaît sous les hautes galeries, mais un plus grand qu'eux tous est maintenant au milieu d'eux. Les fronts sont découverts. Sans pose et sans respect humain, le roi prie. Aux quatre stations que fait le saint Sacrement, il s'agenouille à deux genoux sur le sol. Je me redis ces vers écrits en 1652 :
Al rey de los reyes sigue Su siervo el rey ^..
Et je me réjouis qu'ils soient encore vrais aujourd'hui.
Pauvre prince, qu'entourent tant d'impuissances et tant d'injustes désaffections ! Il y a quinze ou seize ans, je me trouvais à Madrid, un jour qu'on le disait mourant. Je voyais chacun s'inscrire, désespéré, aux registres du palais. Dieu, sans doute, continuera le miracle qu'il fit alors, et il conservera à l'Espagne cet aimable roi au front pâle, mais au regard plein despérance, et dont le nom rappelle tant de gloires. Sept siècles avant les rois catholiques, Alphonse I" d'Asturie commença lœuvre de l'unité nationale.