AVILA
Borgia l'écoutèrent et la fortifièrent. Un jour, Thérèse quitta l'Incarnation, et, à Fouest de la ville, hors des murailles, dans le quartier des petits et des inconnus, elle bâtit le monastère de Saint- Joseph. Celles que laissait la sainte s'étonnaient de ces désirs de réforme qu'elles ne ressentaient pas. Les plus mortifiantes épreuves assaillirent la réformatrice; les plus insurmontables obstacles se dressèrent sur son chemin. Invincible et allègre, Thérèse allait où Dieu l'appelait. « Thérèse de Jésus, disait Philippe II, doit avoir quelque provision du conseil royal de Dieu, car tout se fait comme elle le veut. »
La réforme s'établit, la vraie, celle qui purifie et qui transforme, celle qui élève, sur les ruines de l'égoïsme vaincu, l'empire de l'esprit et de Dieu. Les hommes de guerre avaient repris l'Espagne aux Maures. La sainte fit une conquête plus difficile : elle ouvrit aux âmes les routes idéales. Accablés du poids des sens, nous soupçonnons à peine, soutenus par la foi, l'existence de réalités supérieures. L'àme angélisée de la sainte les aperçut; elle agrandit le domaine des connaissances supra-terrestres. Elle fut un docteur dans l'Église. Femme admirable de bon sens et d'intrépidité, de vaillance et de foi, écrivain ferme et pittoresque, àme élevée jusqu'à l'extase et cependant condescendante aux âmes faibles, intelligente, gracieuse, humaine, aussi humaine que François de Sales ou que saint
122 l'espagne, terre d'épopée
Augustin, elle fut la récompense de Dieu aux g^rands mérites de l'Espagne. Un peuple peut dédaigner bien des mépris et se consoler de bien des abaissements, quand il compte, parmi ses fils nés dans le même siècle, un saint Ignace, un saint François-Xavier, une sainte Thérèse.
A soixante pas de la maison des Cepeda, s'ouvre une des portes d'Avila. Un jour, — Thérèse avait dix ans ; des idées de conquête et de martyre hantaient sa tête charmante ; elle les confiait à son frère Rodrigo, son compagnon de rêves, — un jour donc, Thérèse s^'enfuit avec Rodrigo. Elle sortit par cette porte ogivale et descendit les lacets, à pente raide, qui mènent à l'Adaja. Les deux fugitifs avaient passé le vieux pont romain et prenaient la route de Salamanque. Par hasard, leur oncle les rencontra.
— Où donc allez-vous ? leur dit-il.
— Que Votre Grâce ne se fâche point, répondit Thérèse, nous allons, au pays des Maures, demander qu'on nous décapite pour l'amour de Xotre-Seigneur Jésus-Christ .
Un peu plus grande, Thérèse lisait avec fureur des contes de chevalerie ; elle en composait même, qu'elle montrait à Rodrigo enthousiasmé. Religieuse, elle regrettait de n'être pas un homme pour aller au loin convertir des peuples. Ame épique, elle écrivait ces viriles paroles : « Le monde est en feu. On veut de nouveau crucifier Jésus-Christ et ruiner l'Eglise. Et nous pourrions perdre notre temps en projets qui feraient, si
AYILA i^'S
Dieu les réalisait, qu'une àme de moins serait sauvée ! Non, mes sœurs, il n'est plus temps de s'occuper de choses sans importance. » Et un autre jour : « Je viens d'apprendre les dommages que les luthériens causent à la France, et comme cette secte malheureuse y progresse. Cette nouvelle m'a abattue. Comme si j'y pouvais quelque chose, je pleurais devant le Seigneur, et je le suppliais de remédiera tant de maux. Il me semble que je donnerais mille vies pour sauver une seule des nombreuses âmes qui se perdent. ^Nlais, pauvre femme, incapable d'avancer en rien dans le service de Dieu, je ne puis former qu'un désir, c'est que, puisque Dieu a tant d'ennemis et si peu d'amis, ceux-ci, du moins, soient bons. Je me suis donc déterminée à faire le peu que je puis, et à suivre les conseils évangéliques avec toute la perfection possible...; contîante en la grande bonté de Dieu qui ne manque jamais d'aider ceux qui, pour lui, ont tout laissé ; persuadée qu'il ne tiendra pas compte de mes fautes, et que je pourrai, en quelque chose, contenter le Seigneur, je m'efforce que toutes s'occupent à prier pour les soldats de l'Église, les prédicateurs et les savants qui la défendent. Ainsi, nous secourrons un peu mon cher Seigneur, lui qui a fait tant de bien et auquel on rend tant de mal, que des traîtres remettent en croix, qui ne sait plus où reposer sa tète. Oh ! mon Dieu ! qu'en est-il maintenant de la chrétienté ? »
Tous les désirs de la sainte furent exaucés.
Elle aspirait au martyre. Elle l'obtint, spontané. Elle voulait défendre l'Eglise. Au-dessus des atteintes du mal et des blasphèmes des hommes, elle dressa sa vie sainte et immolée. L'erreur passera ; cette grande chose que Thérèse de Cepeda a contribué à rendre au monde, la sainteté, ne passe point, et riiumanité pécheresse applaudira toujours la vierge vaillante qui, par ses vertus et son courage, a, devant le protestantisme, réhabilité TEglise de Dieu.