Le roi des rois est suivi de son serviteur le
Alphonse YI chassa les Maures au delà de Tolède. Alphonse YIII en triompha à lasNavas de Tolosa. Alphonse X fut un lég^islateur et un sage. Alphonse XI fut le vainqueur du Salado. Dans des jours difficiles et peu propres aux exploits, Alphonse XII rendit un peu de paix et d'union à ce pays ruiné par les discordes. Si l'Espagne veut éviter les ruines qu'entraînent les révolutions, je ne comprends pas qu^elle puisse acclamer d'autre chef que son roi chevaleresque et charmant.
La division des esprits est, malheureusement,, extrême dans la Péninsule. Elle rappelle celle dont souffrait la France vers les débuts du second Empire, et qui, entretenue toujours, nous a conduits à de si désespérantes catastrophes. Alors^ chez nous, les uns rêvaient d'un prince idéal qui ne devait jamais régner, et, pour lui être fidèles, s'abstenaient de tout emploi public. D'autres,, partisans de thèses ultraparfaites, attaquaient tout ce qui, dans la pratique, s'éloignait de la perfection absolue. Que de critiques injustes ne fit-on pas, de ce chef, à la loi Falloux ! Cependant un groupe de hâbleurs malfaisants se préparait dans l'ombre, et, profitant des malheurs mêmes de la patrie, les hâbleurs triomphèrent. Après nos revers de 1871, les divisions et le& utopies reprirent. On ne sut point faire la monarchie dont on voulait. On décréta la république dont on ne voulait pas, et, au lieu de munir ce nouveau régime d'une législation libre
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et forte, on attendit, on rêva, on émietta ses forces, jusqu'à ce quune coalition puissante se fut formée, qui, bénéficiant des incertitudes de tous, fit triompher son programme de destruction et de 11 aine.
Un tel exemple devait instruire et alarmer l'Espagne, car la même stratégie amènera chez elle les mêmes défaites et de pires ruines. Les nations latines, formées — ou déformées — par l'autoritarisme des rois, se sont habituées à croire que le gouvernement était tout, à attendre de lui la vie ou la mort, à le rendre responsable de tout ce dont elles souffrent. Elles semblent inaptes à la vie politique. Les idéologues d'Espagne reprochent au roi de n'ètrepas un Philippe IL Le peut il seulement ? Eux, d'ailleurs, les idéologues, que font-ils ? Ils ne savent même pas voter. Quels hommes d'Etat préparent-ils ? Quelle influence personnelle acquièrent-ils ? Quelle organisation pratique proposent-ils à l'industrie, à l'agriculture, à l'instruction, au commerce national ? Les vendeurs de mauvais journaux emplissent les rues de leurs cris, et le bon peuple, à l'àme simple, se laisse duper par ces malfaiteurs anonymes. La presse honnête est-elle assez armée contre eux ? Les temps semblent passés où la volonté des rois faisait tout. Il est oiseux de les regretter. Mettons-nous à l'œuvre nous-mêmes. Soyons une force sociale, ^ bienfaisante et active. Imposons-nous, ou consentons à disparaître de la scène du monde pour
la laisser aux ouvriers de haine, de ruine et de mort.
L'immense majorité du pays est encore saine en Espagne, bien que profondément endormie. L'union des honnêtes gens y serait, semble-t-il, facile, et cette union seule donnerait au pouvoir la force morale sans laquelle il sera impuissant à rien réformer et à rien guérir, sans laquelle il, ne peut même pas vivre. Aussi, quiconque aime ce noble pays, à la splendide histoire, aux qualités généreuses, lui doit-il désirer, avant tout autre bien, l'union qui fait la force et qui donne la victoire.
En assistant aux fêtes du Corpus, maintenant bien amoindries, je pensais aux âges de foi où la piété espagnole s'exprimait par ces représentations si complètement nationales, qu'on nommait les autos sacr amentales.
— Quel dommage, dis-je à un ami, que Charles III ait aboli les carros !
Ce mot suffit. Comme un taureau qui voit la muleta, mon ami baissa les cornes :
— Ah ! les Bourbons î me dit-il, s'ils n'avaient aboli que cela. ^Nlais ce sont eux qui ont perdu l'Espagne, entendez-vous. La maison d'Autriche nous avait tout donné : la gloire, la puissance, la richesse. Les Bourbons nous ont dépouillés. L'union de Marie-Thérèse et de Louis XIV fut.
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pour nous, l'irréparable malheur, et, ce malheur^ le testament de Charles II le consomma. Avant l'arrivée des Bourbons, l'Espagne Ignorait l'autoritarisme, le régalisme et la centralisation. Excusez ma franchise, mais le roi catholique avait raison quand il estimait la France un ennemi plus préjudiciable pour nous que les Maures.
Je regardais mon ami charger. Quand il fut arrêté :
— Vous savez, lui dis-je, si j'apporte à l'étude de l'Espagne un esprit sympathique. Aucune de vos gloires ne me trouve indifférent. Quand je constate les ravages exercés dans votre pays par Farmée de Napoléon, vos trésors et vos archives pillés, vos richesses d'églises enlevées par charretées, aucun égard patriotique ne m'empêche de dire que l'armée française fut alors sauvage et que son œuvre nous ramène aux temps barbares. Je n'aurais donc aucun scrupule à prêter aux Bourbons les torts dont vous les accusez, s'il me semblait vraisemblable qu'ils les eussent encourus. Mais
Comment l'auraient-ils fait, puisqu'ils n'étaient pas nés?
Il est évident que, de Charles-Quint à Charles II, l'Espagne fut plus glorieuse que de Philippe Y à Ferdinand VIL Si vous n'affirmiez que cela, personne ne vous contredirait. Reste à savoir si les souverains de la seconde dynastie sont la cause d'une décadence antérieure à leur existence, et
qu'ils sont tout au plus coupables de n'avoir pas arrêtée.
Votre histoire me semble compter trois périodes. Jusqu'à Charles-Quint, pendant huit siècles, vos rois autochtones ont fondé votre grandeur future. Ce sont eux, les rois espagnols, et non les Habsbourg, qui vous ont tout donné.
L'union déplorable fut, à mon sens, celle de la reine Jeanne avec le Bourguignon, Lui vous a légué un héritage qui vous a toujours été funeste, celui des Pays-Bas, et Ferdinand d'Aragon, malgré le mot que vous citez de lui, redoutait si bien Maximilien et son fils, qu'il épousa, en secondes noces, Germaine de France, attendant de l'alliance française un contrepoids aux prétentions de l'Autriche. Je ne sais si la mégalomanie de Philippe II était d'une bonne politique ; je constate seulement qu'à sa mort la décadence commence, progressive, irrémédiable, et je ne dis pas la décadence de la nation, qui était alors plus splendide que jamais de richesse et de vie, mais la décadence de la famille royale, de ces Habsbourg aux yeux éteints, à la lèvre pendante, dont il vous suffit de voir les portraits peints par Yélasquez pour sentir qu'ils étaient épuisés, et dont l'impuissance alla croissante de Philippe III à Philippe IV, pour devenir extrême avec Charles IL N'oubliez pas que, sous le règne lamentable de Charles II, la diplomatie européenne traita deux fois de partager l'Espagne. Aussi quand, suivant l'avis de
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son Conseil et sur l'invitation pressante du pape Innocent XII, Charles II offrit sa couronne aux fils du Grand Dauphin, il prenait encore le moins funeste parti, et l'œuvre de restauration de Philippe Y eût été plus facile, si l'empereur Léopold et Tarchiduc Charles n'avaient pas alors déchaîné sur l'Espagne Thorrible guerre de Succession, et n'avaient point, à leur secours, appelé l'Anglais dont Gibraltar fut le payement, et le Portugais qui brûla si sauvagement votre Alcazar de Tolède.
LrEspagne est une femme qui s'est remariée sur le tard, et qui est mal venue d'attribuer ses rides à son (Jernier mari. L'époux de sa jeunesse est celui qu'elle ne doit pas oublier : il était beau, chevaleresque et conquérant. Le second mari bénéficia de la fortune acquise. Il la gaspilla. Il fut formaliste, solennel et ennuyeux. Il eut des enfants chétifs. Mais jamais la maison n'avait mené si grand train, ni fait si majestueuse figure, et c'est ce dont une femme se souvient. Le dernier époux trouva la maison lézardée, les biens hypothéqués. Même avec du génie, il n'eût pas rétabli l'ancienne fortune : un homme âgé ne se refait pas une jeunesse. Du reste, il ne portait point le génie en dot. Il soutint tellement quellement une situation diminuée, le poids d'erreurs et d'abus séculaires. Fatalement, l'union d'une ancienne dynastie et d'un vieux peuple donne un ménage imparfait ; et un prince de Bavière ou un archiduc d'Au-
triche n'aurait pas mieux lait qu'un Bourbon : Charles III vaut Joseph II. Quand chez vous vinrent les Bourbons, la crise décisive et fatale était passée, et si quelqu'un a compromis l'héritage des rois catholiques et de Philippe II, ce furent les derniers des Habsbourg.
Vous avez aussi parlé d'autoritarisme et de régalisme. Affirmez-moi ce que vous voudrez : que la Seine passe à Rome et la Sprée à Paris ; je suis prêt à ladmettre. Mais ne nous dites^ point que Philippe II ne fut pas autoritaire, et les Habsbourg pas régaliens...
Le sort des discussions humaines semble être d'ancrer chacun dans ses propres jugements, ^lon ami était jadis carliste. Depuis qu'il a cessé de l'être, il s'est avisé que les Bourbons seuls avaient perdu son pays. Je ne lui enlèverai pas cette idée. Mais comme j'en veux à cet embéguiné de Charles III de m'avoir procuré cette inutile querelle, au lieu du spectacle par lequel, sans lui, se fiit achevée notre journée de la Fête- Dieu î Charles III, en 1765, proscrivit les autos sacr amentales. Comme toute institution humaine, les autos avaient-ils fait leur temps ? La décadence du genre, le rassasiement du public demandaient-ils la suppression officielle des autos, comme ils avaient provoqué chez nous, le 17 novembre 1548, l'abolition des mystères ? Je ne le crois pas. Les autos pouvaient encore vivre. Mais on sait les ridicules préventions que nourrissait le xvii' siècle à l'égard de l'art
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chrétien et des anciennes littératures nationales. Ce fut une aberration de notre grand siècle de n'avoir rien compris à notre architecture, à notre poésie du moyen âge. Dans son simple génie, Corneille puisa ridée d'un grand spectacle, où l'àme chrétienne serait montrée sacrifiant tous les amours à l'amour divin. Polj^eucte déplut à Rambouillet. Corneille essaya un autre drame. Il écrivit Théodore, maladresse de grande âme naïve. Puis, vaincu, il abandonna la partie. Il fallait attendre le romantisme pour avoir le droit, en littérature, d'avouer toute son âme.
Les Bourbons apportèrent en Espagne des préjugés et des modes qu'ils croyaient de haut -goût. Des pièces de théâtre en l'honneur du saint Sacrement et jouées presque en sa présence, qiiel scandale pour leur pruderie ! et, pour leur goût convenu, quel contraste choquant que le naturalisme de l'art populaire ! Il devint de bon Ion, à ^ladrid, de médire de cette littérature si peu racinienne, que les étrangers décriaient, que Corneille cependant avait admirée. Tel auteur, comme Moratin, qui, dans sa jeunesse, se privait de manger pour assister aux autos, brûlait ce qu'il avait naguère adoré. Tous alléguaient le decoro. Ils cédaient, en réalité, à l'horreur des fêtes chrétiennes et de l'art populaire. Le décret de Charles III soumettait la littérature dramatique espagnole à lune des préventions les plus injustes de l'art français et aux ressentiments de
Tesprit philosophique. Cette double concession était lamentable.
Il n'est plus permis d'avoir, pour le théâtre reha^ieux du moyen âge, le dédain que lui témoignait Boileau. Le théâtre espagnol fut-il influencé par nos dits Jeux, miracles et mj^stères de France? Les critiques espagnols tiennent à avoir été originaux. Accordons-le-leur. La même cause peut, aussi bien, avoir amené des efl'ets parallèles. En Espagne comme en France, le drame fut d'abord liturgique, puis semiliturgique.De l'église et des clercs, il passa à la place publique et aux professionnels laïcs. Il eut les mêmes imperfections littéraires, les mômes beautés morales chez nos voisins que chez nous. Ce que le théâtre religieux doit particulièrement à l'Espagne, ce sont les autos sacr amentales, c'est-à-dire des pièces en un acte destinées à louer exclusivement le saint Sacrement, en la Fête-Dieu.
Le pape Urbain IV, en l!203, avait institué une fête annuelle en l'honneur de la sainte eucharistie. Le pape Jean XXIII demanda qu'en ce jour on fît au saint Sacrement une escorte triomphale. En Espagne, on mêla, de bonne heure, à ces processions des représentations sacrées, qui, longtemps, ne rappelaient aucunement le mystère, objet de la fête. Le protestantisme, en niant la présence réelle ou en la réduisant au moment fugitif de la communion, surexcita la foi espagnole, et ce fut une pensée de réparation qui
provoqua Tinstitution du drame purement sacramentel. L'idée était grande, et le peuple l'accepta avec un enthousiasme qui fait honneur à sa foi. Les premiers autos manquaient d'action, mais quand ils eurent pour auteurs des maîtres tels que Lope de Yega, Tirso de ^lolina, Yaldivieso et surtout Galderon, ces œuvres éphémères, composées pour un spectacle, acquirent Paîtrait puissant du drame. La nature en rendait la composition difficile. Aucun auteur ne se résolut à représenter Tinstitution même de l'eucharistie. Tous se proposèrent de faire un sermon en action, d'exposer dramatiquement la théologie eucharistique. Le symbolisme fut la source où puisèrent les écrivains d'autos. Ce symbolisme resterait peut-être inintelligible à des foules modernes, dénuées d'instruction religieuse. Le peuple espagnol du x\V et du xvii' siècle en soulevait aisément les voiles, et, de ces nobles spectacles, il rapportait Tintelligence plus complète de sa foi, le goût du sacrifice, le sens vrai de la vie, l'espoir des biens éternels, les seuls certains. D'autres théâtres furent plus attiques ; aucun n'exerça jamais une plus idéale influence que celui des drames eucharistiques. Aussi, tandis que Racine mourant brûlait ses drames d'amour, Lope de Yega, sur son lit de mort, se rappelait, comme un mérite, ses compositions sacrées, et après avoir reçu le viatique, le grand Galderon, prêtre comme Lope, reprenait un auto pour le corriger encore.
Aussi zélés que les chorèges antiques, les membres de la Jnnta ciel Corpws ouvraient, le Samedi saint, un concours de troupes. Les meilleurs acteurs devaient être réservés à Madrid, et on les recrutait dans tout le royaume. A la différence de notre théâtre du moyen âge, les autos admettaient des actrices. Certaines, comme Michaela de Andrade, ou FranciscaBezona, sont restées célèbres. Après un auto, Clara Camacho descendit des planches pour entrer au couvent. Un des plus célèbres acteurs du xvii^ siècle fut ce Damian Arias de Penafiel, que les meilleurs prédicateurs venaient entendre pour se former à la diction pathétique. Les comédiens devaient rester à Madrid, pour s'exercer, depuis Pâques jusqu'à la Fête-Dieu. Huit jours après Pâques, Fauteur livrait son rollet ; Lope de Yega s'étant une fois mis en retard, son imprésario fut emprisonné. Huit ou quinze jours avant la fête, on faisait, hors ville, à la fine pointe de l'aube, une répétition générale nommée muestra de los carros. Cette répétition fort goûtée était précédée d'une veillée pittoresque qui n'avait rien d'ascétique.
Enfin, la fête vraiment nationale de l'Espagne, le jour du Corpus Christl, s'annonçait aux sons des cloches et des arquebusades. Par les rues jonchées de sable et de fleurs, le roi, les conseils, les grands corps se rendaient à Santa Maria, d'où la procession sortait après la messe. La reine et les infants la regardaient passer d'un
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balcon. La procession achevée, on déposait à la hâte les ornements d'éblouissant brocart; on remisait la tarasque et les géants, qui avaientcause à la foule une distraction d'un à-propos douteux, et les massifs chars d'argent d'une richesse exagérée. Chacun allait à la hâte déjeuner, puis faire sa sieste. On courait ensuite à la place de l'Alcazar ou de San Salvador assister à Yauto,
Un reposoir vide rappelait l'ancienne coutume de jouer devant le saint Sacrement. Le roi assistait au spectacle d'une fenêtre. Vers 1638, on lui éleva une tribune en face des carros. Le peuple se massait autour de la tribune royale, et, en attendant le rideau, assistait aux pantomimes et aux quadrilles, aux danses nationales des différentes provinces.
Au XVI' siècle, on ne jouait qu'un auto, en face de l'église de la Almudena, et en présence du saint Sacrement. Plus tard, on prépara quatre pièces, une pour le roi à l'Alcazar, l'autre pour le Conseil sur la place de San Salvador, les dernières pour la ville et pour le peuple, à la porte de Guadalajara et à la plaza May or. La pièce du roi était jouée le jeudi soir, les autres le vendredi matin ou le vendredi soir. Mais Madrid devenait insatiable. Les infantes, le nonce, les favoris, les corporations voulaient avoir leur représentation particulière. Aussi, pendant toute l'octave du Corpus, les carros sillonnaient-ils les rues, apportant aux demeures fortunées le spectacle passionnément attendu.
LES CAPITALES IGo
Car ce n'était pas le public qui allait au théâtre, mais le théâtre qui venait au public. Un remous dans la foule pressée annonce l'arrivée des carros. Trois chars réunis forment la scène, surmontée de riches décors. Des bœufs, aux cornes dorées, traînent les massifs carros, qui, sur le passage, écrasent toujours quelques bonnes gens. Enfin le théâtre est dressé. Les géants exécutent leurs dernières danses. Les balcons et les tribunes de la plaza San Salvador, les fenêtres de l'Alcazar ploient sous l'assistance la plus gracieuse et la plus opulente qu'il soit possible de rêver. La foule emplit la place, et l'éclatant soleil illumine la fête. Depuis trente ans, Calderon règne sur la scène sacrée. C'est un de ses quatre-vingts autos qu'on représente. Toute la ville, tout le peuple, on peut dire toute l'Espagne, vibre, en ce moment, des mêmes passions, s'éprend des mêmes idées, s'alimente de la même foi. Parfois, un souffle passe, et tous, badauds et roi, tombent à genoux. Ces âmes, fondues au feu d'une commune ferveur, formaient l'âme espagnole, inapte aux amalgames et aux fusions, d'un accord unanime et violent fermée à l'hétérodoxie, âme originale, étrange et rude, indépendante et docile, passionnée en orientale qu'elle restait, mais chevaleresque et mystique, à la fois portée au plus exact et au plus admirable réalisme et au gongorisme le plus subtil et le plus vain. Le philosophisme du xviiie siècle n'entama . guère l'âme populaire. Le tort de
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la société bourbonienne et des afrancesados fut de se faire une âme distincte, insensiblement gagnée par le philosophisme cosmopolite, et dédaigneuse du vieil esprit national. La dynastie régnante n'entraîna point la nation dans le courant philosophique. Elle y fut entraînée ellemême comme tous les princes catholiques de cette triste époque. Charles II n^eùt pas mieux résisté. C'était alors la fin d'un monde, et il fallut le choc terrible de l'invasion, pour que la vieille Espagne retrouvât, dans le danger, son âme épique façonnée au beau temps des luttes pour lunité, et insensiblement altérée par deux siècles de décadence inaperçue.
Il faudrait être rebelle à tout sentiment d'art pour ne pas éprouver de délicieuses émotions au musée du Prado. L'art espagnol n'a point la distinction céleste des grands maîtres italiens. Ce monde, surnaturellement beau, où nous entraînent Vinci ou Raphaël, ne lui est point ouvert, et aucun de ses maîtres n'aurait peint le sourire de la Joconde, ni la Vierge du Grand- Duc, ni celle de la Prairie, La renaissance italienne, à son apogée, s'était fait, de la nature humaine, une image idéale, mais terrestre, comme elle s'était fait, de la vertu, une idée naturelle et réjouie. On peut dire de Raphaël ce que Cicéron aftirme de la poésie d'Homère, qu'elle humanise les dieux au lieu de diviniser les hom-
mes '. Mais ces dieux, humanisés par le maître, sont d'une telle perfection, qu'ils nous élèvent aux régions de la beauté sans mélange. Raphaël ne reproduit pas précisément l'Evangile pauvre et austère. On le savait si peu, autour de lui ! La Mise au tombeau et le Spasimo sont des exceptions dans son œuvre : d'ordinaire, il peint le bonheur et le triomphe, non la tristesse. Mais sa Transfiguration, ses Disputes et ses Madones, nous transportent en un élysée paradisiaque, d'où la souffrance et la laideur sont bannies. Sa religion est un peu celle de Ruskin : la religion de la beauté. Dans les temps modernes, aucune imagination n'a conçu et n'a rendu la beauté avec une telle délicatesse, avec une telle perfection.
Il faudrait passer soudainement de la galerie Pitti aux musées de La Haye ou d'x\msterdam pour sentir quelle distance sépare Vinci et Raphaël de Rembrandt ou de Franz Hais. Les toiles d'Amsterdam représentent surtout des beuveries, et le puissant réalisme des grands maîtres hollandais s'accommode mal aux imaginations mystiques ou aux spectacles élyséens. Van Dyck, bien que réaliste, est d'une distinction raffinée, capable d'exprimer la mélancolie et la ferveur. Rubens, tout en couleurs et en santé, est difficilement ascétique : c'est un mythologue qui peint avec une égale bonne foi l'apothéose