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168 L ESPAGNE, TERRE d'ÉPOPEE
païenne de Henri IV et la résurrection du Christ. Dans sa Descente de croix d'Anvers, il ne peut se priver de parer Magdeleine d'une chatoyante robe de satin jaune, d'un théâtral efFet.
De tous les peintres religieux, les Espagnols sont les plus sincères. Les primitifs exceptés, ils sont presque les seuls à avoir peint les scènes évangéliques avec vérité et avec foi. Joanès et Morales, Ribera et Zurbaran traduisent leurs convictions avec autant de sincérité que Jean de la Croix ou que sainte Thérèse mettaient à décrire leurs extases. Ils unissent à la ferveur et à la connaissance théologique de leur sujet, rétude la plus consciencieuse du modèle, la science la plus consommée du procédé, le réalisme le plus familier. Ils ont vu les visions qu'ils peignent. C'est la foi ardente de tous ses contemporains qu'exprime Murillo dans son Immaculée. Il a repris dix fois ce thème. Il ne s'est arrêté qu'après avoir retracé le rêve théologique que tout Espagnol avait présent à l'àme. La vision de saint Antoine de Padoue est un autre sujet dont il a épuisé les aspects, et jamais l'Angelico n'a rien traité avec plus de foi, jamais Rubens ni les Vénitiens n'ont connu un coloris plus lumineux, jamais Rembrandt n"a mieux rendu la réalité et le clair-obscur, jamais Van Dyck n"a tracé de plus charmantes figures que Murillo, dans ce regard jeté dans une cellule de saint. Son colloque de saint François et du Crucifié (à Séville) exprime toute la poésie de Vlmi-
tation, toute la mystique chrétienne, tout ce qu'une àme détachée de tout peut dire à Dieu, tout ce que le mystère de la Croix peut inspirer à un saint. Ribalta avait voulu traiter le même sujet S II l'a outré, et Fa, me semble-t-il, rendu grotesque. Murillo reste simple, vrai, profond ; son Christ est divinement beau et triste, et ce dialogue des deux tètes rapprochées est d'une insondable éloquence.
Aucune inconséquence dans la vie de Murillo. Son chaste pinceau connaît les grâces des fraîches carnations^ mais a toujours ignoré l'impudeur. Il travaillait dans sa province pour d'autres poètes, les moines, seuls capables, je ne dis pas d'apprécier son génie, mais d'entendre son langage. La mode est, aujourd'hui, de diminuer le mérite de Murillo ; on n'a plus Tàme voulue pour le comprendre. En réalité, il est le maître de l'art chrétien, le plus parfait conteur de surnaturel qui ait existé. Il est le roi des artistes religieux, un peintre vraiment digne de cette nation théologique et mystique, qui fut mère de saint Jean de la Croix, de sainte Thérèse, de François Suarez.
Vélasquez est plus aisément compris que Murillo. Avec Cervantes, n'est-il pas le plus grand, le plus prodigieux des réalistes? Son pinceau est épique. De son poste à la cour, il a vu l'humanité de haut, et il trace l'épopée